01/09/2009

Âme suisse à vendre

J'avais gardé ce billet pour le retour des otages. Comme tout le monde je l'espérais rapide, même si j'étais très inquiet. Malheureusement, Kadhafi me donne raison, ce qui ne m'apporte aucune fierté. Ainsi, je crains que nos compatriotes ne soient pas prêts de rentrer. Nous boirons donc le calice du déshonneur jusqu'à la lie et nous n'aurons même pas droit au réconfort de se dire que c'était pour une bonne cause.

Mais justement, le retour des otages justifiait-il de lâcher prise sur toutes les revendications de la Lybie ? Les pragmatiques diront que des excuses ne sont pas grand chose comparées à la vie de deux personnes et la reprise de relations normales avec un partenaire commercial important. Mais le pragmatisme ne fait pas partie de mes qualités. Je suis un idéaliste et à ce titre, je pense qu'il y a des valeurs dont rien ne justifie l'abandon. Au rang de ces valeurs, je compte l'égalité de traitement devant la justice, la séparation des pouvoirs, le respect du droit. Et à ce titre, je pense que le Président n'avait aucun droit de présenter des excuses au nom de tout le pays et, par la même occasion, de désavouer le travail de fonctionnaires qui n'ont rien fait d'autre que leur devoir en respect du droit. Sans parler des victimes de la famille Kadhafi qui peuvent à juste titre se sentir abandonnées par la Suisse. A commencer par ces deux domestiques dont les droits ont été bafoués sur notre territoire et qui auraient mérité un meilleur soutien de notre part. D'ailleurs il est étonnant de voir que tout le monde se fiche de savoir qu'une de ces personnes reste sans nouvelles d'un membre de sa famille. Ne devrait-on pas aussi s'enquérir de la bonne santé de cette personne ? Maintenant que nous sommes censés avoir rétabli des relations normales avec ce pays, ça pourrait se faire non ?

Bien sûr, la situation dans laquelle se trouvent nos deux ressortissants méritait que le Conseil Fédéral mette toute son énergie à les faire rentrer. Mais il faut aussi dire qu'ils ne se seraient jamais retrouvés dans cette situation si leur entreprise, à savoir ABB, n'avait pas jugé profitable de faire du commerce avec un pays comme la Lybie ! Si nous ne voulons plus nous retrouver piégés, il serait peut-être temps de changer d'optique ? Le DFAE ne devrait-il pas dresser une liste d'états avec lesquels le commerce est déconseillé ? La Lybie n'aurait-elle pas dû figurer sur une telle liste ? A la place, la Suisse s'est laissée éblouir par les juteux contrats pétroliers et a choisi d'encourager le commerce avec la Lybie. Un état dirigé par un dictateur qui a fait froidement assassiner les passagers innocents de deux avions de ligne !

Mais c'est peut-être là le fond du problème. Notre diplomatie n'a pas, et n'a probablement jamais eu, l'ambition de promouvoir le commerce avec des états respectueux du droit et en particulier des droits de l'Homme. Il semble que pour la Suisse, le profit soit la première priorité et que, contrairement à une affirmation courante, la promotion des valeurs démocratiques et des droits de l'Homme dans le monde passe au second plan. C'est sans doute cela qui doit changer. Le fait que plusieurs pays voisins profitent également des bénéfices financiers de leurs relations avec la Lybie ne joue aucun rôle. Libre à eux de se compromettre avec des dictateurs assassins sans aucune moralité. Le rôle de la Suisse, patrie d'Henry Dunant, a toujours été de défendre les populations opprimées. Nous devons recommencer à défendre nos valeurs morales. C'est seulement ainsi que nous retrouverons la considération du reste du monde. D'un côté, comme je l'avais dit dans ce billet, l'adhésion à l'Union Européenne pourrait nous renforcer sur la scène internationale et nous permettrait d'être plus difficilement attaquables. Nous pourrions aussi plus facilement bénéficier de l'aide de nos voisins comme celle que Nicolas Sarkozy a apporté à la Bulgarie, alors seulement candidate à l'adhésion, en intercédant auprès de Kadhafi pour faire rentrer les infirmières. Mais je suis persuadé que la Suisse a seule les cartes en main pour redorer son blason. La diplomatie suisse, qui n'a eu de cesse ces dernières années de défendre les intérêts de multinationales basées sur notre territoire, doit retrouver ses valeurs fondamentales. Notre pays est en crise sur le plan international, mais en sortir ne tient finalement qu'à lui.

Nous devons dire au monde que notre âme n'est plus à vendre. Reconquérons notre honneur perdu et le respect de la communauté internationale. Car sans honneur, notre pays n'a aucune raison d'être. Si l'économie et le profit sont nos seuls moteurs, alors nous ne vallons pas mieux que n'importe quelle république bananière. Si ça devait être le cas, autant donner raison à Kadhafi et commencer à démembrer notre pays !

31/08/2009

Si j'étais Kadhafi...

Si j'étais Kadhafi, et que comme lui j'aimais mener des négociations serrées à la manière d'un marchand de souk, je n'aurais que mépris pour le gouvernement suisse et sa lâcheté. Je n'aurais que mépris pour un gouvernement si appeuré de manquer de mon pétrole qu'il est prêt à faire toutes les concessions sans exiger de contrepartie. Je n'aurais que mépris pour un gouvernement prêt à signer un accord n'incluant pas la libération des otages et à se contenter d'une vague promesse orale sur ce point. Je n'aurais que mépris pour un gouvernement prêt à signer un accord lui donnant à l'avance la charge de la faute, avant même que le tribunal arbitral prévu par l'accord n'ait statué. Et surtout, je n'aurais que mépris pour un gouvernement qui abandonne tout honneur en venant s'excuser dans mon pays et n'attend même pas de me rencontrer personnellement pour le faire.

Si j'étais Kadhafi, je voudrais faire payer à la Suisse son manque d'honneur. Et je chercherais tous les moyens pour le faire. Et les accords signés en offrent au moins deux.

Si j'étais Kadhafi, l'annonce faite pas le Président de ce pays sans honneur qu'il démissionnerait si les otages n'étaient pas rentrés au premier septembre ne serait pas tombée dans l'oreille d'un sourd. Alors, je ferais tout pour faire durer cette libération. Je ne les laisserais repartir que le deux septembre, ou même le trois. J'attendrais d'être sûr d'avoir provoqué une telle crise politique que ce gouvernement ne s'en remettrait pas.

Si j'étais Kadhafi, j'utiliserais le tribunal arbitral pour ridiculiser ce pays sans honneur jusqu'au bout. Je n'irais certainement pas chercher un négociateur international compétant ou un juriste expérimenté pour me représenter au sein de ce tribunal. J'irais chercher le personnage le plus incongru possible, afin que ce pays et son gouvernement ressentent leur humiliation jusqu'au plus profond de leur âme. Être jugé par exemple par Mahmoud Ahmadinejad, le président iranien, serait pour la Suisse le comble du déshonneur. Ou pourquoi pas par Kim Jong Il, le président nord-coréen ?

Mais je ne suis pas Kadhafi et je ne suis pas capable de lire dans sa tête. Il est donc possible que je me trompe. Et pourtant, à voir le temps qu'il faut à la Lybie pour relâcher les otages, on peut se demander si ce scénario n'est pas en train de se réaliser...

10:06 Publié dans Politique, Suisse | Tags : kadhafi, lybie, suisse | Lien permanent | Commentaires (0)

22/08/2009

Est-ce la fin de la Suisse isolationniste ?

Ces derniers mois les évènements se succèdent à rythme soutenu. Attaquée de toutes parts, la Suisse prend l'eau. D'abord par la France et l'Allemagne. Les deux puissants voisins sur lesquels nous avions cru pouvoir compter pour nous défendre quand on s'en prenait à nous. Mais désormais nous savons ce qu'il en est. Ils ne souhaitent plus qu'une chose nous concernant : que notre arrogance si insupportable soit ravallée, que nous subissions des revers politiques en série. Leurs attaques n'ont d'ailleurs pas mis longtemps à donner des résultats. Nous avons tout cédé en fin de compte. Tout ce que nous nous étions dit prêts à défendre corps et âme, nous l'avons abandonné. Notre secret bancaire, garant de la protection des données privées, ne sera plus assuré. Finalement, il faut bien avouer que Peer Steinbrück avait raison. La Suisse est bel et bien une réserve d'indiens fuyant devant la cavalerie.

Les attaques américaines ensuite. Ce que le Conseil Fédéral considère comme une victoire, à savoir la levée des poursuites contre UBS, est pour la confiance dans le système bancaire helvétique une cuisante défaite. Car plus un client américain ne choisira la protection de notre système bancaire désormais. Pas que sur un plan moral, ça ne soit pas une bonne chose que les fraudeurs ne puissent plus bénéficier de notre bienveillante protection. Mais dans ce cas, pourquoi tant de places financières continuent-elles à offrir les services que nous ne pourrons plus assurer ? Et quand on sait quels états se cachent derrière ces paradis fiscaux, on a de quoi s'interroger sur les intentions de nos accusateurs. Parmi ces paradis du fraudeur, on trouve les îles Caymans et les îles anglo-normandes (protectorats britanniques), les Bahamas (membre du Commonwelth) et surtout l'état américain du Delaware ! Et étrangement, personne n'a demandé aux USA et à la Grande-Bretagne de mettre de l'ordre dans leurs propres affaires avant de faire des réclamations. L'OCDE, qui se dit pourtant au service de tous ses états membres, semble plutôt au service de ses membres les plus puissants.

N'en déplaise à ceux qui se félicitent d'un glissement de la Suisse vers la moralité. Les attaques qu'a vécues la Suisse n'ont aucune visée morale. Il s'agit d'une guerre économique. Et notre défaite est totale. Nous sommes rentrés dans le rang et d'autres pourront récupérer les bénéfices que ne feront plus nos banques. L'UBS a sans doute gagné dans cette affaire, mais pas la Suisse.

Et maintenant, nous avons assisté impuissants, à la pire humiliation que pouvait subir notre pays. Lorsque nous perdons face à de grands pays, lorsque nous savons qu'au fond la moralité y a gagné, nous pouvons encore accepter la défaite. Mais lorsqu'il faut céder face à un dictateur honni du monde entier, président d'un pays dont la seule puissance est pétrolière et surtout à un assassin notoire, seule l'incompréhension subsiste. Nous avons dû nous excuser de fautes que nous n'avons pas commises. Le Président de la Confédération a dû désavouer le travail de fonctionnaires qui n'ont fait que ce que la loi leur demandait de faire. Il s'agit d'un des jours les plus noirs pour notre pays, comme l'aurait peut-être dit Jean-Pascal Delamuraz. Nous récupérerons peut-être nos deux concitoyens bloqués à Tripoli. Mais en contrepartie, nous avons livré notre âme, notre honneur. "Tout est perdu fors l'honneur" avait dit François Ier après sa défaite à Pavie. "Tout est sauvé fors l'honneur" scande aujourd'hui le Conseil Fédéral. Mais l'honneur ne mérite-t-il pas qu'on se batte pour lui ? N'est-ce pas l'ultime pré carré d'un état ? Lorsqu'on a tout perdu, si la fierté nationale a disparu, que reste-t-il au peuple ?

Tout cela montre une chose : la Suisse n'a plus l'aura que nécessite ses ambitions. Elle est isolée. Lorsqu'un dictateur méditérannéen déclare qu'on doit démembrer la Suisse, nos voisins qu'on croyait amis gloussent sans aucune gêne et tendent le stylo à ce dictateur pour signer un contrat ! Toutes les négociations que la Suisse entreprend se terminent par un total abandon. Et c'en est assez. Certains prétendent que dans l'Union Européenne la Suisse aurait subi les mêmes attaques. Et pourtant personne n'ose s'en prendre au Luxembourg. Personne n'ose s'en prendre à Chypre. Quant à l'Islande, c'est au moment où sa faiblesse se fait réellement jour qu'elle devient pro-européenne. Ces états sont encore plus petits que la Suisse. Mais leur statut de membres ou futur-membres de l'UE leur confère une protection que la Suisse a perdu depuis longtemps. Au contraire, elle est même attaquée par ses voisins et partenaires. Il est temps que ça change. Et si ces évènements servaient à ouvrir les yeux à un nombre suffisant de Suisses pour faire pencher la balance, alors tout cela n'aura pas été vain.