04/11/2017

La vague sécessionniste en Europe

J'ai entendu plusieurs fois ces derniers temps des analystes comparer le Brexit avec le référendum d'indépendance de la Catalogne. Or la seule chose qui rapproche ces deux événements c'est qu'ils sont basés sur un référendum. Organisé en toute légalité et en respect des règles des traités européens dans le cas du référendum britannique, en toute inconstitutionnalité dans le cas du référendum catalan. Sous certains angles on peut même les considérer comme exactement opposés. Concernant le Royaume-Uni, il faudrait plutôt rapprocher le dernier référendum catalan de celui qui avait été organisé en Ecosse. En effet, dans les deux cas, il s'agissait de se séparer d'un état-nation pour acquérir une indépendance régionale "dans le cadre de l'Union Européenne". 

C'est d'ailleurs une constante chez tous ces mouvements indépendantistes, que ça soit en Espagne, en France, en Grande-Bretagne, en Belgique ou en Italie: ils réclament tous l'indépendance "dans le cadre de l'Union Européenne". Il peut paraître assez étrange, voire même suspect, de réclamer une souveraineté pleine et entière pour immédiatement en abandonner la plus grande partie à une autre entité supra-régionale. L'indépendance pour quoi finalement ? En quoi ces régions sont-elles opprimées ? Peut-on considérer que leur cas est comparable à celui de l’Érythrée par exemple ? Ces régions sont-elles victimes de colonialisme ?


Tout d'abord, non: on ne peut pas les considérer comme colonisées. Ou alors, comme dans le cas de l'Ecosse, ça a eu lieu il y a si longtemps que ça n'a plus aucune valeur pratique. Aujourd'hui il n'existe plus réellement de peuples distincts en Grande-Bretagne. Les populations se sont mêlées et ne forment plus qu'une. Dans le cas de la Catalogne, elle a été reconquise sur l'occupant musulman en même temps que tout le reste de la péninsule. L'Espagne est ainsi depuis très longtemps un pays indivisible, avec des populations mêlées. D'ailleurs dans ce contexte, à qui donnera-t-on la nationalité catalane ? A tous les habitants ? A tous ceux qui sont nés en Catalogne ? Et quid de celui qui souhaite rester Espagnol ? Le forcera-t-on à prendre une nouvelle nationalité ? Toutes ces questions n'ont visiblement pas été abordées. La question posée par le référendum tend au simplisme extrême. On propose l'indépendance dans le cadre de l'Union Européenne, sans expliquer en quoi cela consiste, ni comment on compte, par exemple, entrer dans l'Union Européenne alors que l'unanimité des membres est requise pour accepter un nouveau membre et que le veto de l'Espagne est assuré d'avance.

Les raisons de la plupart de ces demandes d'indépendances ont en plus une odeur pestilentielle. Que ça soit en Catalogne, en Italie du Nord ou en Flandres, il s'agit surtout de se défausser de la solidarité nationale qui impose dans un état aux régions les plus riches de reverser une partie de leurs richesses aux régions les plus pauvres. C'est un peu comme si les Suisses allemands se débarrassaient des régions latines moins riches pour éviter de s’acquitter de la péréquation financière en leur faveur. Il ne s'agit donc pas ici de se débarrasser du joug d'un état central qui réduit au silence la culture régionale, mais il s'agit bien de protéger son porte-monnaie.

Concernant le Brexit maintenant. La presse à beaucoup prétendu que le choix des Britanniques était dû à la xénophobie. C'est sans doute vrai pour certains. Mais la plus grande partie de la part de la population qui a voté pour le Brexit l'a fait dans un tout autre but. Comme tous les peuples européens, ils ont compris que l'Union Européenne enlève petit à petit, par une politique des petits pas, leur souveraineté aux Etats-Nations. Et s'ils ont fait ce choix finalement, c'est pour protéger leur pays. C'est par pur patriotisme. Or patriotisme et nationalisme sont deux choses différentes. Le patriotisme c'est l'amour de son propre pays. Le nationalisme c'est le rejet des autres pays. Et le nationalisme, c'est justement ce qui motive les indépendantistes catalans. La confusion faite par la novlangue entre ces deux notions n'est pas due au hasard: c'est justement une attaque contre les Etats-Nations qu'on n'a plus le droit d'aimer.

Et c'est justement là qu'on peut voir quelque chose de suspect dans cette manière de réclamer l'indépendance dans le cadre de l'Union Européenne. Sur les trois niveaux de compétences principaux de la plupart des pays membres de l'Union Européenne, à savoir la région, l'Etat et l'Europe, on nous dit "la région c'est bien", "l'Etat c'est mal" et "l'Europe c'est bien". Pourquoi cet acharnement contre les Etats ? On le comprend quand on regarde cette carte du découpage de l'Europe en régions, basées sur les langues plutôt que sur les frontières nationales. Cette carte a été créée par le mouvement des verts européens et a été largement diffusée au sein du parlement européen. 

carte europe.jpg

On constate que la plupart des pays européens ont été lacérés selon des critères parfois discutables, comme par exemple dans le cas de l'Occitanie, correspondant à peu de choses près à la zone libre durant l'occupation allemande de la France, (un hasard ?) et qui ne correspond à aucun critère d'appartenance, car réclamée par personne ou presque. Au passage on remarque que la Suisse a été découpée et partagée entre la France, l'Allemagne et l'Italie alors qu'elle ne fait même pas partie de l'Union Européenne! Merci donc aux verts européens de s'en prendre à l'intégrité territoriale d'un pays tiers qui ne lui avait rien demandé... Par contre, on constatera que les régions russophones de l'Ukraine, la Crimée et le Dombass, n'ont pas subi le même sort. Les verts les considèrent comme ukrainiennes et non russes. Dans ce cas donc, ils respectent totalement l'intégrité territoriale de l'Ukraine. Un respect à géométrie variable...

Et que constate-t-on d'autre ? Oh surprise ! Un état s'en tire très bien et non seulement n'est pas découpé, mais il gagne encore des territoires. C'est l'Allemagne, à laquelle est ratachée l'Autriche, la Suisse allemande, l'Alsace et la Lorraine, le Tyrol du Sud ainsi que la partie germanique de la Belgique. Bon on le comprend aisément, cette carte vise à défendre des intérêts géostratégiques et non les minorités européennes. Il s'agit de morceler les états qui représentent un danger pour la suprématie allemande en Europe tout en renforçant l'Allemagne elle-même. Il s'agit aussi de ne pas laisser l'influence russe grandir. Elle vise donc à faire de l'Europe une zone où les peuples non-germaniques n'ont plus aucune chance de faire entendre leurs voix et où l'Allemagne domine la Russie. Oui, je suis désolé de le dire, mais ce sont les mêmes intérêts géostratégiques que ceux de l'Allemagne nazie. La première fois que l'Allemagne a tenté de créer une Europe unie sous sa coupe, elle a échoué. Grace aux velléités indépendantistes des régions européennes, elle est en train de réussir la seconde tentative. Au passage, à méditer cette autre carte, montrant comme une Europe débarrassée de ses Etats-Nations est efficace et représente un avenir radieux.

france européenne.jpg

Cette carte trônait sur le mur du Grand Palais de Paris durant l'exposition 'la France européenne'. Une exposition qui a eu lieu en... 1941, en pleine occupation allemande !

Commentaires

À noter que l'Occitanie comprenait également deux vallées alpines d'Italie.

Je peux comprendre que les dirigeants de l'UE tentent de dissoudre les particularismes tellement ce serait long et compliqué de vouloir rétablir des souverainetés originelles.
De l'autre ces particularismes sont un des derniers restes de proximité pour les gens dans la vaste UE et resteront longtemps porteurs de sens.

Sur la nation, je ne veux pas resté figé sur ce que le mot nationalisme a représenté il y a 100 ans: je n'y vois pas forcément un refus de l'autre mais, initialement, la constitution d'une forme indépendante de gouvernement. Le IIIe Reich était un empire, pas une nation.

Je ne donne pas suite au mot xénophobie. On a le droit de s'occuper de chez soi d'abord, et de s'ouvrir plus lentement par des échanges culturels et commerciaux et par des traités.

Écrit par : hommelibre | 04/11/2017

"Le IIIe Reich était un empire, pas une nation."

Un empire issu d'un nationalisme outrancier, au service d'un seul état-nation et au détriment de tous ses autres constituants. En fait comme tous les empires, de manière plus ou moins agressive, comme je l'avais dit dans un précédent billet.

http://leblogdekad.blog.tdg.ch/archive/2017/09/02/le-nouvel-imperialisme-est-il-durable-286058.html

Écrit par : Kad | 04/11/2017

La cause catalane est une très vieille cause. Ils n'ont pas gagné, faut-il mépriser les perdants ? En tout cas, on voit que ce billet a été écrit par un Français bien jacobin comme il se doit et pas par un Suisse. Je veux dire, un vrai...
"et que le veto de l'Espagne est assuré d'avance" Peut-être, mais de quel droit si ce n'est celui du plus fort ? Quelle saloperie, cette Europe !

Écrit par : Géo | 04/11/2017

Il faut savoir si on parle de l'Empire américain ou de l'Empire européen. Celui-ci bouge encore...
Sur le Kosovo: parfaitement d'accord. Ces gens ont lu Jacques Hogard...

Écrit par : Géo | 04/11/2017

Géo: il n'y a qu'un seul empire. On peut l’appeler Empire atlantiste.

Pierre Jenni: Très bon article même si je ne suis pas d’accord sur la Catalogne. Je pense que cette indépendance aussi sert l’Empire.

Écrit par : Kad | 05/11/2017

La vague c`est sioniste?

Écrit par : euh... | 05/11/2017

Kad@ Alors pourquoi toutes ces tentatives américaines pour nuire à l'Europe ? Le Kosovo ("l'Europe est morte à Pristina" de jacques Hogard ), la Bosnie où les Américains ont livré des armes malgré l'embargo international aux djihadistes, en ont fait venir de partout, y compris Ben Laden, pour lutter contre les Serbes. l'insistance pour faire entrer dans l'UE, qui n'a absolument rien d'européen mais beaucoup de caractéristiques hégémoniques musulmanes. Tout est fait par les Américains ET LEURS ALLIES ATLANTISTES en Europe pour saborder les relations de l'Europe avec la Russie. Il y a deux empires, si vous préférez : l'américain dit atlantiste et le continental. Qui s'affrontent depuis bien longtemps déjà...

Écrit par : Géo | 05/11/2017

Disons qu'on se rapproche. Il n'y a qu'un seul empire, mais il y a bien deux visions de l'Europe. La première est une vision romantique, celle d'une Europe forte pour se défendre face au reste du monde, qui collabore sur les plans économique et politique. Cette vision n'a d'ailleurs rien d'impérialiste. Elle ressemble à la manière dont la Suisse s'est unie. Le problème c'est que cette Europe n'existe pas. Cela restera pour toujours une vision, car la majorité des états d'Europe, particulièrement à l'Est, sont en fait atlantistes.

La vision atlantiste, c'est celle d'une Europe intégrée et défendue par le parapluie militaire américain. C'est une Europe entièrement vassalisée, car ses dirigeants non-élus sont aux ordres des lobbys économiques atlantistes. On ne peut pas dire que cette Europe soit un vassal des Etats-Unis d'Amérique, parce qu'en fait les Etats-Unis sont eux-mêmes vassalisés aux mêmes lobbys économiques atlantistes. Il s'agit d'un Empire bicéphal dont les deux entités principales sont vassalisés aux mêmes intérêts. Et cette vision de l'Europe existe bien dans la réalité, elle s'appelle Union Européenne.

Pourquoi les Etats-Unis nuisent à l'Europe ? Justement ça dépend du point de vue. Les états de l'Est européen ne pensent pas que nuire aux relations avec la Russie leur nuise à eux. Les Allemands sont quant à eux plutôt pour l'entrée de la Turquie dans l'UE.

Écrit par : Kad | 05/11/2017

"la majorité des états d'Europe, particulièrement à l'Est, sont en fait atlantistes." En raison du passé assez lourd avec l'URSS ou la Russie. Mais ce n'est pas fondamental, il suffit de voir leur opposition face aux pays de l'Ouest sur la question des réfugiés (il s'agit pour l'Ouest d'éponger les conneries de W.Bush...).

"La vision atlantiste, c'est celle d'une Europe intégrée et défendue par le parapluie militaire américain. C'est une Europe entièrement vassalisée"
Alors vous parlez comme moi : il y a une Europe vassalisée et donc une Europe pas encore vassalisée, minoritaire certes, mais qui est la suite de l'Empire romain germanique. Contre lequel la Suisse continue de résister, sauf l'alliance PS (représentant l'Internationale socialiste) avec le PLR (représentant le capitalisme international). (Donc on est mal barré, je sais...)

Écrit par : Géo | 05/11/2017

Je reviens au sujet du blog et du rôle de l’Allemagne. La foutaise du couple franco-allemand héritée de De Gaule, il n’y a que les Français qui y croient (heureusement d’ailleurs pour tous les autres que les Français considèrent comme quantité négligeable). La ou les Français croient en l’Europe comme union qui fait la force, les Allemands sont beaucoup plus atlantistes.

Je pense même que les conglomérats économiques les plus actifs dans le lobbying atlantiste sont autant d’origine allemande qu’americaine. Il ne faut pas oublier que durant la seconde guerre mondiale, le Zyklon b, ce gaz qui a été utilisé dans les chambres à gaz, etait fabriqué par une société dont IG Farben etait un gros actionnaire Sachant que IG Farben a elle-même été creee par un consortium auquel appartenaient Bayer et BASF, deux sociétés toujours en activité et faisant un lobbying très actif à Bruxelles et Washington (dans ce dernier cas surtout Bayer au travers de sa société fille Mon Santo), on comprend que ceux qui avaient soutenu le Nazisme sont toujours en activité.

Écrit par : Kad | 05/11/2017

Here comes the germaxit... La prospérité économique allemande est plus fragile qu`il n`y parait. Les dirigeants allemands en sont tres conscients et font le point régulierement. Lorsque les résultats de leurs mesures indiqueront que l`Allemagne a bien plus a perdre qu`a gagner en continuant a ramer pour maintenir a flot de l`Union Européenne, le pays quittera le navire et celui-ci coulera a pic.

Les pays centre-européens membres de l`UE voient arriver la fin des mannes bruxelloises sans que la pluie d`or les aient rendus capables de se prendre en main financierement. Notamment parce`qu`une grande partie de cet manne a été volée par les élites politiques locaux ou a été reversée a quelques entreprises multinationales sous forme d`infrastructures gratuites. Les contribuables allemands seront les premiers a refuser de continuer a suer pour financer cette gabegie et enverront dans le décor le gouvernement allemand qui refusera de germaxiter.

Écrit par : JJ | 05/11/2017

"on comprend que ceux qui avaient soutenu le Nazisme sont toujours en activité."
Juste pour dire : 1945 - 2017 : 72 ans...

"les Allemands sont beaucoup plus atlantistes." Pas forcément. Il y a aussi un e partie de l'Allemagne tournée vers l'Est. La contradiction atlantistes - continentaux traverse aussi ce pays. Schröder est toujours chez Gazprom...

Écrit par : Géo | 05/11/2017

Je ne sais pas comment vous passez vos journées, mais j'ai l'impression que nous vivons une ère de distraction. Nous passons notre temps et notre argent aux loisirs et nous travaillons de manière mécanique en rêvant de nos prochaines vacances.
Dans les petits interstices, nous remplissons avec les informations qu'elles proviennent des journaux, de la TV, des blogs ou des réseaux sociaux. On y va tous de nos théorie sur la marche du monde, nous fustigeons les responsables politiques qui le méritent bien mais nous n'effleurons pas même la cause fondamentale qui consiste à tout vouloir tout de suite et le moins cher possible. Nous avons signé un chèque en blanc à ceux qui ont compris nos addictions et qui gouvernent les gouvernements.
Oui j'en veux aux politiques de tous bords de passer autant de temps à s'écharper pour avoir l'impression d'exister sans faire avancer le shmilblick d'un millimètre.
Je me défoule sur le blog de Pascal Holleweg qui a eu le bon goût de ne pas censurer mon propos.
http://causetoujours.blog.tdg.ch/archive/2017/11/03/pauvrete-le-retour-des-classes-dangereuses-287526.html

Écrit par : PIerre Jenni | 05/11/2017

Donc, vous l'aurez compris, les responsables ne sont même pas les multi ou trans nationales, mais nous tous qui, par notre incohérence, précipitons notre chute. J'en viens presque à espérer non pas la sagesse des insectes de Frank Herbert, mais celle de l'intelligence artificielle qui pourra difficilement faire pire que nous. Ou alors, si ses concepteurs sont vraiment malades, cette technologie signera la fin de l'aventure humaine sur Terre. Un pet dans l'univers.

Écrit par : PIerre Jenni | 05/11/2017

Bonsoir

Monsieur Jenni:

"Ils (ses concepteurs)" ne sont pas malades, au sens du terme.

"Ils" ne font que leur travail. A savoir, réunir le Monde, dans la mesure du possible. C'est une entreprise aussi fastidieuse qu'excitante, aussi peu voulue qu'obligée. Une première dans l'histoire humaine...du jamais vu...

Bien sûr et en attendant, on vous promet une vie rêve dans un Eden abouti :-)

Et puis ?

L'équilibre tiendra quelques temps...Tel qu'écrit dans les Livres, tous...

Et puis ?

Là je me gratte la tête...

Écrit par : absolom | 05/11/2017

Quelle importance aujourd'hui que l'origine, la religion face à l'Enormité qui nous attend, juste là-bas...

Écrit par : absolom | 05/11/2017

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