21/10/2017

Vous avez dit harcèlement ?

Weinstein.jpgHier, une réflexion d’une collègue m’a inspiré ce billet. Lors du déjeuner à la cantine, elle a demandé un supplément à un jeune serveur qui se trouve être très avantagé par la nature. Elle a rajouté ensuite avec un roulement des yeux : « Et tu peux me l’amener torse nu, ça sera encore mieux ! » C’était bien sûr une plaisanterie et tout le monde l’a compris. J’ai moi-même souri. Seulement souri, car j’ai aussi vu le sourire gêné du jeune homme et je me suis dit qu’il ne vivait peut-être pas si bien que ça ces lourdeurs répétées de femmes d’âge mûr dans le cadre de son travail.

Et là, je me suis demandé quelle indignation cela aurait provoqué si ça avait été un homme d’âge mûr qui avait fait la même remarque à une jeune femme. A cause de l’affaire Weinstein, dont personne ne niera qu’il s’agit d’un vieux porc fortuné qui a fortement abusé de son pouvoir, on parle beaucoup de harcèlement sexuel en ce moment. Or, on ne parle que d’hommes d’âge mûr exerçant leur pouvoir sur de jeunes subordonnées. Mais l’inverse n’existe-t-il pas ? Ce problème est d’autant plus important qu’on s’apprête en France à inverser la charge de la preuve en donnant la valeur de preuve aux témoignages des plaignantes. Cela revient ensuite à forcer l’accusé à prouver son innocence pour contrer cette accusation. En effet, une nouvelle loi est parait-il en préparation, alors qu’à priori, aucune nouvelle loi n’est nécessaire. Le harcèlement sexuel est interdit et lourdement réprimé par la loi. Seule l’application de la loi est assez marginale, mais pour des raisons tout à fait explicables.


La charge de la preuve

Dans les lois suisses et françaises, ainsi que dans celles de la plupart des pays occidentaux, la charge de la preuve est de la responsabilité de l’accusation. Toute personne est innocente tant qu’on n’a pas prouvé de manière irréfutable qu’elle soit coupable. Ceci est bien sûr la conséquence d’une lente construction de la doctrine judiciaire qui date de nombreux siècles. Revenir sur ce principe primordial du droit est très lourd de conséquence. Cela reviendrait à donner un pouvoir exagéré aux délateurs. Cela obligerait de nombreux innocents à devoir prouver inlassablement leur innocence. Imaginons par exemple un chef de service qui à chaque fois qu’il donnerait un ordre désagréable, se verrait sous le coup d’une accusation de harcèlement. Il passerait son temps à tenter de se défendre devant la justice et dépenserait tout son argent en frais d’avocat. Et immanquablement, au bout du compte il perdrait son emploi et finirait en prison. Le règne des délateurs, la France l’a connu durant les années quarante. Cela n’a pas donné un résultat très mémorable.

La preuve justement, est le problème principal d’une accusation de harcèlement sexuel. En dehors de cas extrêmes où des marques physiques sont visibles sur le corps de la plaignante, comment prouver un délit qui se passe en général en privé et ne laisse pas de trace ? Il est en effet rare de pouvoir se justifier de témoignages tiers qui viendraient accréditer la thèse de la plaignante. Soit qu’ils n’existent pas car les faits se sont produits à l’abri des regards extérieurs, soit que les témoins préfèrent se taire pour protéger leur place de travail. Dans ces conditions, les faits ne pouvant pas être établis de manière claire, les affaires sont très souvent classées sans suite.

Même dans le cas où la plaignante a réussi à enregistrer les propos de son agresseur, cet enregistrement n’est pas considéré comme une preuve acceptable. Ceci a d’ailleurs une raison tout à fait compréhensible. Un enregistrement est facilement falsifiable et donc très difficilement authentifiable. Si on décidait d’accepter les preuves enregistrées, alors on se retrouverait avec une pléthore de preuves fabriquées sur les bras. Et il serait impossible de faire le tri entre le vrai et le faux.

Un harcèlement sexuel, c’est quoi ?

harcèlement.jpgLe second problème, c’est que la notion même de harcèlement sexuel est intrinsèquement peu claire. Je pense que tout le monde réprouve avec dégoût les harceleurs. (à part sans doute les harceleurs eux-mêmes) Mais je pense aussi que la compréhension de cette notion est toute personnelle. Selon qu’on soit homme, femme, féministe ou non, jeune ou mûr, selon l’échelle sociale, on va avoir un niveau d’acceptation des faits différent. « Viol », « Attouchements », ce sont des notions claires et précises. « Harcèlement », cela dépend beaucoup du ressenti de la personne. Quand j’entends parler de harcèlement de rue par exemple, je suis beaucoup plus prudent que dans le cadre du travail. Quand un supérieur (ou une supérieure) harcèle une subordonnée (ou un subordonné) en faisant du chantage sur l’emploi, c’est vraiment très laid. Il ou elle exerce ainsi son pouvoir de manière totalement inappropriée. Dans la rue, qui a un pouvoir sur qui ? Et surtout quelles sont les conséquences de ce harcèlement ? Certes, siffler une jeune femme pour son décolleté ou sa mini-jupe, c’est très lourdingue, mais en quoi est-ce un délit ? On peut détester les comportements d’autrui, mais en matière de droit, il faut toujours faire attention aux conséquences des lois qui sont promulguées. Et ne jamais perdre de vue que si on accepte qu'autrui soit lésé par la loi juste parce qu'on trouve que c'est un connard, on est toujours le connard de quelqu'un...

C’est là qu’on arrive à une problématique de fond : on cherche à faire des femmes des victimes par défaut et des hommes des agresseurs en puissance. Dans le cas de ma collègue, comment peut-on déterminer s’il s’agit de harcèlement sexuel ou non ? Le fait que ce soit une femme et la victime un homme suffit-il pour dire qu’il ne s’agit pas de harcèlement ? Même si sur le plan social sa remarque est bien mieux acceptée que si elle avait été faite par un homme, je pense que ça serait un travers très dangereux que de traduire en loi cette acceptation sociétale.

Le problème donc, c’est que pour qu’on puisse décider ce qui est du harcèlement, il faut commencer par définir clairement ce terme ainsi que les limites de l’application légale qu’il recouvre. Tout d’abord, une chose est claire : dans « harcèlement », il y a la notion d’acte répété. Lorsqu’un homme siffle dans la rue, il n’y a pas répétition. Quelle conséquence a cet acte sur la suite de la journée de la jeune femme ? Aucune. Elle continuera simplement son chemin et oubliera bien vite cet imbécile.

Ensuite, il y a bien sûr la notion de sexe. Il s’agit de propositions ou de suggestions à caractère sexuel. Mais là, quelle est la limite entre la simple drague, un acte somme toute tout à fait humain, et le harcèlement ? Il y a bien sûr à nouveau le problème de la répétition. Une proposition isolée ne pourra pas être considérée comme du harcèlement. Par contre, si ces propositions se succèdent, jour après jour, alors que la victime a clairement fait savoir qu’elle n’était pas intéressée, alors oui il peut s’agir de harcèlement. Mais vient ensuite la troisième condition, qui à mon avis est primordiale : la position dominante du harceleur.

Un harcèlement dans le cadre du travail a ceci de dégoûtant qu’il est en général assorti d’un chantage à l’emploi. harcèlement 2.jpgAinsi la victime ne peut pas se défendre, car elle risquerait dans ce cas la perte de son gagne-pain. On a ainsi les trois conditions d’un harcèlement : il s’agit de propositions insistantes et répétées à caractère sexuel, assorties d’abus de pouvoir et de chantage. A noter que s’il y a passage à l’acte, il s’agit d’agression sexuelle ce qui est un autre délit. C’est important de différencier les deux délits car l’agression sexuelle peut se produire dans tous les cadres et sans que ces trois conditions soient remplies. L’amalgame des deux délits, même si ils sont souvent liés, permet de transformer des comportements non-délictuels en délits. Par exemple, pour reprendre l’exemple du siffleur dans la rue, il ne commet ni harcèlement, ni agression sexuelle. Mais en amalgamant les deux délits, on parvient à faire de son comportement un acte délictuel.

Pour finir, ma collègue est-elle une harceleuse ? Non, bien sûr, car dans sa suggestion qui n’était de toute façon pas sérieuse, il n’y avait ni caractère répété, ni abus de position dominante. Il s’agit d’une simple drague tout ce qu’il y a de plus anodine. Et c’est là que je veux en venir : il ne faut pas qu’un cas extrême comme celui de Harvey Weinstein pousse l’ensemble de la société à devenir folle. J’espère qu’il va finir sa vie en prison et pour cela les lois actuelles en vigueur aux Etats-Unis seront bien suffisantes. Mais si on peut chercher des moyens pour rendre les lois plus efficaces et mieux appliquées, (encore que je ne vois pas bien comment) il me paraît totalement inutile de légiférer dans ce domaine, car le cadre légal est déjà bien défini. Et même je pense que c’est dangereux car cela va mener à un bridage complet de la société dès qu’on parlera de sexualité. Ce sujet devra être scrupuleusement évité pour ne pas risquer de se retrouver devant les tribunaux.

On sera peut-être même encouragé à faire des dénonciations calomnieuses, ce qui représente un retour en arrière de plus de 70 ans. Le succès du # tag « Dénonce ton porc » sur twitter avec des centaines de milliers de dénonciations anonymes en est la preuve. Chacune y va de sa propre dénonciation d’un délit qui est ressenti de manière très variable selon les personnes. Si l’écrasante majorité de ces dénonciations ne donnera pas lieu à des poursuites judiciaires, elles vont tout de même entacher la réputation de ceux qui auront été dénoncés nominativement. Et cela, je trouve que c’est très grave.

Commentaires

Là je sens que beaucoup "d'hét'éros" vont s'essayer aux relations homos ............par agacement! Là bonne nouvelle est d'apprendre, de la bouche même de harvey, qu'il prend une douche avant toute chose!

Écrit par : dominique degoumois | 21/10/2017

"Cela n’a pas donné un résultat très mémorable." Euh si, justement...
Philippe Barraud relève très justement sur son site "commentaires.com" que les véganes jouissent d'une campagne de presse inversement proportionnelle à leur importance, en raison de l'inculture foncière des jeunes journalistes (ce matin, sur la radio suisse, un de ces crétins parlait de Pablo Nerudo...). Pour les véganes, les animaux valent les hommes. Un député écolo à Berne a comparé le transport des porcs avec celui des Juifs dans les années 33-45 vers les camps de concentration et d'extermination. Cet odieux personnage a même ajouté que les Juifs avaient eux une chance de s'en sortir, pas les porcs...
L'étape suivante, après "balance ton porc", on la voit tous très bien venir. Dieudonné doit se frotter les mains...

Écrit par : Géo | 21/10/2017

"Elle a rajouté ensuite avec un roulement des yeux : « Et tu peux me l’amener torse nu, ça sera encore mieux ! »"
" ni abus de position dominante."
Vous jugez que c'est une "plaisanterie". Je pense que c'est une goujaterie et aussi une agression morale à caractère sexuel qui n'a aucune justification. La cliente a un pouvoir que n'a pas le serveur. Le tutoiement est la marque de cette domination. Si la cliente se plaignait au patron, le serveur pourrait se retrouver licencié. Si le serveur était libre, il pourrait répondre: "Je n'ai rien à faire d'une vieille couenne comme toi!" Ou même lui filer une giffle. Trafiquer une piste sonore n'est pas à la portée du premier venu. En outre, il existe maintenant des caméras miniatures. Et je ne vois aucune raison de refuser un témoignage doublé de preuves audios ou vidéos.
Comment prendriez le fait de subir ce que vous appelez de la "drague" dans la rue par des dizaines d'homosexuels agissant individuellement chaque fois que vous sortez?

Écrit par : Goujaterie | 21/10/2017

J'ai parlé de cantine. Elle n'est pas cliente, mais collègue de ce jeune homme. Ce qui explique le tutoiement. Et en dehors de la bienséance, rien ne l'empêcherait dans la situation de lui répondre que c'est une vieille couenne. Pour le reste, j'ai voulu dire que j'ai compris que pour elle c'était de l'humour, mais je suis d'accord que c'est une goujaterie, qui passe pourtant bien mieux socialement que s'il s'était agi d'un homme. C'est comme ça même si je trouve cela gênant.

"Comment prendriez le fait de subir ce que vous appelez de la "drague" dans la rue par des dizaines d'homosexuels agissant individuellement chaque fois que vous sortez?"
Etant adolescent j'ai subi à plusieurs reprise du harcèlement de la part d'homosexuels, (être suivi dans la rue ou être outrageusement dragué) voire même un comportement que je qualifierai d'agression sexuelle, (se frotter le pénis contre mon postérieur sur un escalier roulant) mais dans tous les cas j'ai réglé cela moi-même sans avoir besoin de la police. Et je n'en ai pas souffert sur le long terme, merci bien.

Écrit par : Kad | 21/10/2017

Incroyable! Que des saints dans cette blogosphère et réseaux sociaux....!?

Écrit par : Patoucha | 21/10/2017

Heureusement qu'il y a vous comme représentante des démons de l'Enfer...

Écrit par : Géo | 21/10/2017

Fermez-là Géo! Votre antisémitisme vous rattrape!

Écrit par : Patoucha | 21/10/2017

Très bon article, merci.

? Sommes-nous en 2017 devenus une société de naïfs, d'idiots ou de demeurés ? Le traitement, par les médias, de l'affaire Weinstein comme s'il s'agissait d'une grande nouveauté que personne n'aurait imaginé me laisse songeur.

Dans ce milieu du cinéma, depuis tout temps, c'est de notoriété publique que certains choix sont "facilités" par quelques contreparties (!). Lorsqu'il y a une centaine de starlettes toutes aussi jolies et douées les unes que les autres, on peut se poser la question quant aux raisons du résultat du casting...

Mais ce serait aussi intéressant de réfléchir sur la provenance de la proposition. Comment en voulioir à une starlette inconnue d'essayer de sortir de la dèche en donnant un "susucre" au producteur ? Devenir riche à millions peut faire réfléchir.... Est-ce toujours le méchant producteur qui fait pression ?

On dit : l'homme propose la femme dispose ; qu'est-ce qui a empêché ces actrices de dire non ? La peur de ne pas avoir le rôle ? Pourquoi n'ont-elles pas alors dénoncé le fait tout de suite après avoir refusé les "avances" ou pressions de Weinstein ? Et là on parle d'actrices, au fait du domaine juridique et ayant suffisamment de conseillers et avocats ! La situation est très différente pour les employées de maison dans certains consultats ou ambassades de Genève, on le sait !!

Les avances sont-elles toujours masculines ? Je ne pense pas : même à toute petite échelle je peux citer un exemple vécu : lors de la remise d'un appartement j'ai eu une proposition très concrète d'une intéressée à reprendre le bail. Je n'ai pas donné suite mais juste pour dire, on ne parlait pas d'un rôle au cinéma mais bêtement d'un 5 pièces à Genève !!

Je pense que cette affaire Weinstein aura 2 effets :

Le positif : mettre en lumière, pour certaines victimes réelles des "petits chefs" dans le nettoyage, les magasins, l'hôtellerie, restauration etc. qu'il existe des lois pour les protégéer et qu'il faut les utiliser. Là on est loin du strass et des millions d'Hollywood et d'actrices qui de toutes façons jouent de leur plastique avantageuse mais il s'agit d'une souffrance réelle et quoditienne qui finit par détruire.

L'autre effet, négatif : codifier, normer, rigidifier les rapports hommes-femmes et désormais, le petit compliment fait en tout bien tout honneur ne se fera plus, par crainte d'être interprêté comme du harcèlement !!!!

Quelle époque formidable !

Écrit par : A. Piller | 21/10/2017

"On dit : l'homme propose la femme dispose ; qu'est-ce qui a empêché ces actrices de dire non ? La peur de ne pas avoir le rôle ?"
Là vous touchez à une autre problématique de fond. La question qu'on peut se poser, c'est : "Est-ce que toutes les femmes auraient cédé aux avances de ce producteur pour obtenir la célébrité ?" Je pense que non naturellement. Ça n'a rien à voir avec une personne qui a peur de perdre son emploi qui lui est nécessaire pour payer son loyer, nourrir ses enfants, etc. Elles, elles avaient la possibilité de dire non. Elles ont fait un autre choix, ça en dit long sur elles.

C'est pareil pour les starlettes qui se montrent dénudées à Cannes pour se faire remarquer. Elles vendent leur corps au marché du cinéma et il n'y a pas lieu de les plaindre pour cela. Elles ne sont pas victimes, c'est leur choix. A elles de l'assumer et en assumer les conséquences.

Au passage, je pense que le cas Weinstein n'est que le sommet de l'iceberg. En dessous se cache tout un système, un système dépassant largement le monde du spectacle.

Écrit par : Kad | 21/10/2017

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