15/09/2017

L'Homme et le hasard

Après le passage de pas moins de quatre ouragans dans les Antilles et le golfe du Mexique, ce qui est frappant, c’est la tendance de beaucoup à mettre cela sur le dos du réchauffement climatique. Et cela alors que les météorologues eux-mêmes ne s’y risquent pas. En effet, il est extrêmement difficile de mettre un évènement climatique quel qu’il soit sur le compte d’un changement climatique à grande échelle. Et même si quatre ouragans se succèdent, on peut penser que cela est dû à des conditions océaniques particulières durant cette année et dans cette région. Cela ne peut par contre pas être considéré comme une preuve d’un changement à long terme.

irma.jpgEn réalité, au delà de la tristesse que je ressens devant le dénuement des populations touchées, cela m’inspire une réflexion sur la perception que l’Homme a du hasard. Je pense que l’être humain déteste le hasard. Pour lui il rime avec danger. (qui en anglais se dit ‘Hazard’ tout comme le hasard, ça n’est sans doute pas pour rien) Pour cela il préférera dire qu’un événement climatique catastrophique est dû à sa propre incurie, et donc qu’il a les moyens d’y remédier, plutôt qu’accepter l’éventualité qu’il soit dû au hasard des circonstances.


Dompter le hasard

De tout temps l'Homme a détesté les imprévus. Il aime ce qui est prévisible, rythmé. Il recherche des schémas dans toute succession d’événements. Les jours, les saisons, les mois. Il a levé les yeux vers le ciel et a vu des corrélations entre les mouvements des astres et ses préoccupations du quotidien. Quand on sème, telle étoile se trouve à l'horizon au couchant. Quand on moissonne, elle se trouve à un autre endroit. Et il a compris que ce qui est prévisible est bon.

En revanche, ces cycles bien établis sont parfois entrecoupés d'événements imprévisibles. Sécheresses, tempêtes, hivers rigoureux, toutes ces catastrophes mettaient à mal sa capacité à assurer sa subsistance et celle des siens. C'est donc tout naturellement que les religions primitives associent des dieux bienveillants aux cycles de la nature, et des dieux malveillants aux aléas qui ponctuent ces cycles.

setapep.jpgPar exemple, la religion égyptienne met le Soleil, personnifié par le dieu Ra, au sommet de son panthéon. Le cycle du jour est symbolisé par la barque solaire que Ra emprunte tout au long de la journée. Et la nuit, la barque solaire le conduit dans les profondeurs de la Terre où le dieu serpent Apophis tente de l'attaquer pour l'empêcher de renaître le lendemain matin. Mais Ra en sort toujours victorieux. C'est donc la victoire du cycle naturel sur le chaos.

Des événements impossibles à prédire (à l'époque) et rares faisaient toujours peur. Les éclipses et les comètes étaient vues comme de sombres présages. Et bien sûr il était presque toujours possible de les corréler avec des événements chaotiques, puisque ces événements sont en réalité courants, si bien que ces croyances s'en voyaient renforcées.

L'Homme n'aime pas le hasard c'est un fait. Il l'associe au risque, à la disette, à la mort. Si bien qu'il faut considérer les amateurs de jeux de hasard comme des gens qui cherchent à braver le danger. Des gens qui espèrent prouver qu'ils sont plus forts que le hasard. Et pour s'aider, ils tentent toujours la même technique : ils cherchent à trouver un schéma au milieu du chaos. Au départ sans doute, ils vont supposer que, s'il y a une chance sur 37 de trouver le bon numéro à la roulette, toutes les 37 fois, leur numéro va sortir. Mais il est évident que ça n'est pas ce qui se passe. Sinon ça ne serait pas du hasard, mais justement il s'agirait d'un cycle qui nous rassure tant !

Alors les joueurs ont des astuces ou ce qu'ils croient être des astuces pour gagner. En supposant que moins un nombre est sorti, plus il a de chances de sortir, ils jouent des numéros qui ne sont pas sortis depuis longtemps. A contrario, si un nombre sort, ils parlent parfois de « loi des séries » et vont essayer de le rejouer. Mais si ces astuces permettaient de devenir riche, ça se saurait depuis longtemps. Et les casinos auraient cessé d'exister depuis aussi longtemps. S'ils continuent à exercer et à enrichir leurs détenteurs, c'est bien qu'il n'existe aucun moyen légal de forcer la chance.

En réalité, la notion même de loi des séries est symptomatique de cette propension de l'Homme à rechercher un schéma au milieu du chaos. Il n'existe bien sûr pas de loi des séries. Tout au plus, on remarque que souvent la distribution n'est pas uniforme et forcément, quand des numéros sortent après une longue période de temps, ils ont tendance à ressortir rapidement après cela. Mais ça n'est pas une généralité. Parfois ils peuvent sortir de manière à peu près uniforme, parfois en série ou parfois même, pratiquement jamais. C'est ça le chaos. On ne peut pas le prévoir et il ne suit aucune loi.

Ou plutôt si, il suit une seule loi, celle de la répartition statistique. A savoir que sur un très grand nombre de tirages, les écarts entre les tirages de chaque numéro vont diminuer et se rapprocher d'une moyenne statistique que l'on peut calculer mathématiquement. Parfois c'est simple. Par exemple la roulette possède 37 chiffres, dont 36 peuvent être gagnants. C'est donc mathématique. En moyenne tous les 37 coups, le zéro sort et la banque encaisse tout. C'est comme ça que les casinos se financent. Et c'est comme ça aussi qu'on peut être certain que jouer à la roulette ne peut être que perdant sur un grand nombre de tirages. C'est aussi simple que cela. Jouer à des jeux de hasard pur ne peut enrichir que sur des coups de chance et pour autant qu'on arrête définitivement de jouer après. Ce qui n'arrive presque jamais bien sûr. Le vrai joueur va régulièrement investir une somme et statistiquement va perdre plus qu'il ne gagne. La différence servant à financer les casinos.

perdant.jpgD'ailleurs la stratégie du « tant que je gagne, je joue » est assez étrange quand on y réfléchit. Car si on retourne cette phrase, on obtient « je n'arrêterai de jouer que quand j'aurai tout perdu ». C'est ce qui fait dire aux psychologues que les grands joueurs ne jouent pas pour gagner, mais pour perdre. Être joueur est autodestructeur. C'est comme se jeter d'une falaise. On brave le danger non pas pour s'en ressortir grandi, mais pour disparaître.

Pour certains jeux par contre, les statistiques sont plus compliquées. Au poker par exemple, le jeu a été analysé de façon détaillée sur le plan mathématique. Si bien qu'en suivant des stratégies très strictes, on parvient à mettre les statistiques de son côté. En ajoutant une bonne dose de psychologie, on peut parvenir à gagner de l'argent à ce jeu sur une longue durée. Mais cela ne veut pas dire qu'on va toujours gagner. Ca signifie seulement qu'on va un peu plus souvent gagner que perdre. Au final on peut avoir un petit gain. C'est pour ça qu'il existe des joueurs professionnels qui parviennent à vivre ou même à s'enrichir au détriment de ceux qui croient que le poker est un jeu de hasard pur alors qu'il s'agit bien d'un jeu de statistique et de psychologie.

Parmi les artifices qu’on a inventés pour transformer les aléas en loi, on peut citer la célèbre loi de Murphy. Elle prétend que lorsque les choses doivent mal se passer, elles se passent toujours très mal. A savoir que si une chose va capoter, elle sera toujours suivi de plusieurs autres revers, si bien qu’on aura le sentiment d’être vraiment persécuté par le sort. On retrouve là une version négative de la loi des séries, dont on sait que ça n’est pas une véritable loi. En réalité, il peut arriver que les choses se passent très bien ou qu’elles se passent très mal. Il peut aussi arriver qu’elle se passe un peu mal sans plus. Il n’y a aucune loi en la matière. Mais la seule explication qu’on puisse donner en réponse à cette pseudo-loi, c’est qu’on ne prêtera attention à la situation que lorsqu’on subira cette apparente persécution du hasard. Dans tous les autres cas, on n’y pensera pas. Au final, cela donne bien l’impression que les choses se passent très souvent très mal.

Pour en revenir aux événements climatiques récents, on assiste un peu à la même tentation de faire d’une succession d’aléas une loi. La vérité, c’est que les ouragans de forces 4 ou 5, cela existe. L’autre vérité, c’est que toutes les années, ces régions sont touchées par des ouragans. Statistiquement, il devait arriver un jour ou l'autre une situation ou plusieurs gros ouragans toucheraient cette région une même année. C’est ainsi et l’Homme ne peut rien y changer, même s’il prie tous les dieux de toutes les religions ayant existé !

19:02 Publié dans Science | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

"En effet, il est extrêmement difficile de mettre un évènement climatique quel qu’il soit sur le compte d’un changement climatique à grande échelle."
Correction:
En effet, il est extrêmement difficile de mettre un évènement météorologique quel qu’il soit sur le compte d’un changement climatique à petite échelle.

"Pour en revenir aux événements climatiques récents, on assiste un peu à la même tentation de faire d’une succession d’aléas une loi."
Correction:
Pour en revenir aux événements météorologiques récents, on assiste un peu à la même tentation de faire d’une succession d’aléas une loi.

Écrit par : correction | 16/09/2017

Désolé mais je ne suis pas d'accord avec vos corrections. On parle d'événement climatique extrême quand cet événement fait partie du climat régional mais qu'il en représente l'extrême. Même si vos corrections pourraient avoir un sens, je choisis donc de laisser mon texte tel quel.

Écrit par : Kad | 16/09/2017

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