30/11/2016

Le front moyen-oriental : la zone de tous les dangers (partie 3)

Note précédente : Le front européen : la stratégie d'encerclement

Le Moyen-Orient, c’est depuis de nombreuses années une région hautement stratégique. C’est aussi une des zones les plus instables du monde. La raison principale en est son statut de réserve mondiale de pétrole, le carburant de la civilisation moderne. Un pays qui s’en verrait privé serait renvoyé au Moyen-Âge du jour au lendemain. Et surtout, sans l’agriculture moderne, qui utilise des machines fonctionnant aux hydrocarbures et des produits issus de la pétrochimie, aucun pays ne serait capable de nourrir sa population et une terrible famine y régnerait rapidement. Les armées sont également dépendantes du précieux liquide sans lequel elles seraient incapables de faire fonctionner leurs véhicules, chars, avions, missiles et navires.

Or, on sait que durant ce siècle, la production de carburant va décroître, à un moment où justement, certains pays émergents, à commencer par la Chine, accèdent au rang de grands consommateurs de pétrole. La demande explose donc à un moment où la production s’apprête à baisser. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard que les deux camps qui pourraient s’opposer dans une 3ème guerre mondiale sont regroupés autour des pays industrialisés d’une part, des émergents d’autre part. Dans ces conditions, des conflits de grande ampleur autour de la possession des dernières réserves pétrolières sont d’ores et déjà programmés. Ils pourraient même se produire très rapidement, à titre préventif.

syrie.jpgLes choses sont d’autant plus complexes que les pays soutenus par les 2 camps s’entremêlent, rendant les confrontations très probables. Ainsi, Israël, l’Arabie Saoudite et les petites monarchies du Golfe ainsi que la Turquie font partie du camp des pays industrialisés alors que l’Iran, la Syrie, la Libye (jusqu’en 2011) et l’Irak (jusqu’en 2003) font partie du camp des émergents. Dans ces conditions, on comprend mieux l’enjeu des diverses guerres ayant eu lieu depuis le début du siècle. Il s’agit avant tout pour le camp occidental de relier les pays alliés afin de faciliter la préparation d’une éventuelle grande guerre et chasser l’ennemi de ces régions. Le pétrole est à la fois l’enjeu principal à terme et un enjeu secondaire pour l’instant. C’est pour ça qu’il est si difficile de comprendre la raison qui pousse à se lancer dans certaines guerres, comme l’Afghanistan ou la Syrie, si on se focalise sur les gains pétroliers uniquement et non sur la géostratégie.

Ainsi les évènements qui se sont produits dans la région depuis le début du siècle s’inscrivent tous dans une volonté de chasser les émergents de la région : la guerre en Afghanistan (2001), la guerre en Irak (2003), l’opposition au programme nucléaire iranien (2005), les printemps arabes (2010), la guerre civile en Libye (2011), la guerre civile en Syrie (2011) et l’intervention de l’Arabie Saoudite au Yémen (2015) ont toutes pour but de repousser les émergents de la région.

La Syrie en particulier est un enjeu majeur, du fait de sa position qui permet de relier l’Iran à la Méditerranée. Elle sépare également la Turquie et Israël, ce qui est un problème stratégique important. Finalement, la Russie y possède une importante base militaire. C’est à cause de cette position stratégique qu’elle a fait l’objet d’une forte déstabilisation avec pour but le renversement du gouvernement baasiste. Je ne reviendrai pas d’avantage sur cette guerre pour laquelle j’avais expliqué en détail ma vision de son déroulement dans cette note :

http://leblogdekad.blog.tdg.ch/archive/2016/10/20/pourquo...

Or, depuis 2015, la Russie a décidé de cesser de laisser faire les Etats-Unis et s’est lancée dans une politique de soutien de ses derniers alliés dans la région, en particulier la Syrie et l’Iran. Du fait de la présence à la fois des Russes et des Américains dans un même conflit, nous faisons ainsi face à une situation inédite car jusque-là tous les conflits s’étaient déroulés par proxy interposé. Ainsi, le conflit syrien et ses possibles métastases représentent un danger sans précédent, en tout cas depuis la crise de Cuba en 1962.

bombardement yemen.jpgLa position de la Turquie, qui se rapproche du camp des émergents bien que faisant partie de l’OTAN, risque également de faire pencher la balance dans un sens ou dans l’autre. Une Turquie quittant l’OTAN et s’alliant à la Russie donnerait ainsi un avantage stratégique important à cette dernière. Ce d’autant plus si la Syrie était à nouveau sécurisée. Dans ce cas, on pourrait tout simplement parler d’un échec total des Américains à s’imposer dans la région.

Et si Donald Trump s’est dit décidé à reprendre un dialogue constructif avec la Russie, ce qui tranche nettement avec la politique va-t-en-guerre de ses prédécesseurs, tout danger n’est pas écarté pour autant. Sa volonté de remettre en question l’accord sur le nucléaire iranien en particulier pourrait relancer un conflit larvé avec ce pays. Et l’antagonisme exacerbé entre l’Iran et l’Arabie Saoudite ainsi qu'avec Israël est une véritable bombe à retardement qui pourrait mener le monde entier dans une guerre totale, le jeu des alliances jouant le même rôle que celui qu’il a tenu en 1914. Cela fait donc du Golfe, plus que jamais, la zone de tous les dangers.

Note suivante : Le front extrême-oriental : la poudrière qui ne demande qu'à exploser

Commentaires

Il se pourrait que le centre de gravité du monde se déplace nettement vers l'axe Russie-Chine-une partie du Moyen-Orient (Iran surtout). Les chinois ont terminé récemment la "One belt One road": ceinture maritime et route ferroviaire avec l'Iran. Les échanges s'intensifient entre ces pays, et de l'Iran avec la Russie également. On comprend mieux le fouillis du Moyen-Orient.

La Turquie intervient actuellement au nord de la Syrie pour défendre les rebelles islamistes soutenus par l'Occident et pour tenter probablement un coup de force contre les Kurdes.

Alep aux mains de rebelles islamistes non E.I.: on comprend mieux pourquoi John Kerry a tenté de s'entendre avec Moscou pour les épargner à Alep, et pourquoi les médias en font tant sur la prise d'Alep.

Moscou sait où est son intérêt. Même l'Ukraine ne l'intéresse qu'à moitié visiblement. L'Europe n'est plus une priorité pour Moscou, sauf à rétablir de possibles relations commerciales.

Écrit par : hommelibre | 30/11/2016

Je pense que c'est surtout dû à la stratégie d'encerclement et de 'containment' que subissent la Russie et la Chine. Dans ces conditions, les deux pays n'ont pas d'autre choix que se replier sur eux-mêmes. Ce n'est pas un choix délibéré, c'est une obligation imposée de l'extérieur.

Concernant la Turquie, il est assez difficile de comprendre le jeu que joue Erdogan et j'avoue que je renonce pour l'instant et j'attends de voir.

Et finalement, concernant l'Ukraine, Poutine a sauvé les meubles, car la Crimée était d'une importance capitale sur le plan stratégique, le reste de l'Ukraine l'est beaucoup moins.

Écrit par : Kad | 30/11/2016

Sur la Crimée il y aura tôt ou tard une négociation pour entériner le nouveau statut, soit la "réintégration" dans la Fédération de Russie (les journalistes disent toujours "annexion"...).

C dans l'air hier parlait justement de Poutine, avec pour une fois du réalisme et sans invective. Il est au centre du jeu. Les erreurs d'Obama ont fait perdre la main aux Etats-Unis. Poutine combat à Alep des islamistes non Daesh, ceux soutenus par les USA, et la coalition fait le boulot sur Daesh. Grâce à cela la Syrie ne sera pas la proie des islamistes non-Daesh.

J'ai aussi entendu les invités sur la Libye, qui demande une base russe pour stabiliser le pays, l'Egypte qui se rapproche de la Russie. L'Occident est pour le moment en position de faiblesse. La géopolitique suit son cours. Les grandes manoeuvres sont en train de modifier l'équilibre du monde. Cela semble plus efficace en passant par des conflits régionaux que par un grand embrasement. Raison pour laquelle Poutine n'interviendra probablement pas en Ukraine. Il lui suffit d'attendre que plus de pays se rallient, ou que la population ukrainienne change son fusil d'épaule. Il ne peut ouvrir une véritable guerre en Ukraine sans s'affaiblir.

Les invités de C dans l'air, des personnes qui connaissaient bien leur sujet, faisaient aussi remarquer que la page se tourne sur la moralisation de la politique internationale. Le pragmatisme géopolitique prend le dessus ouvertement. Et c'est mieux que l'hypocrisie, car sous couvert d'interventions morales (Libye, Irak, etc) il y avait bien une forme de géopolitique inachevée.

La conclusion était que les Etats n'ont pas d'amis, ils ont des intérêts. Cela ouvre la porte à une nouvelle ère, où Nation et Etat restent des référents forts.

Autre chose: il a été dit que Fillon souhaite renforcer une défense commune européenne. Cela me paraît nécéssaire, c'est un des domaines où l'Europe a du sens.

Il nous faut continuer à démonter la moralisation de la vie politique interne de nos Etats, ce qui sous couvert de politiquement correct contribue à atomiser les populations. Et comme l'Europe n'a pas d'identité propre les Etats-Nations, qui en ont une à laquelle s'identifier, sont voués à durer.

Écrit par : hommelibre | 01/12/2016

Ca me fait penser: Jean-Marc Ayrault a reçu hier le maire de Alep Est. Ce dernier a dénoncé le génocide que subit la population civile de sa demi-ville. Et il appelle la "communauté internationale" (terme désignant en novlangue le camp occidental) a réagir au plus vite.

Bref, je veux bien laisser le bénéfice du doute à cette personne et à son honnêteté. Mais je me pose quand même quelques questions:

Peut-on être "maire" d'une ville occupée par des terroristes depuis plusieurs années sans être issu de leurs rangs ? Et dans ce cas, le fait de le recevoir ne devrait-il pas être considéré comme de l'apologie du terrorisme ?

Quelle est la réalité de cette population civile qui résiste sous les bombardements ? Est-il possible que de vrais civiles subsistent à Alep en quantité ? Quelle est la proportion de civiles et de combattants ?

Concernant l'Ukraine, il n'y a que la Crimée qui ait une véritable importance stratégique, comme je l'ai montré dans ma précédente note. Donc je pense que les choses s'arrêteront là, oui. Reste tout de même le statut du Donbass qui n'est pas encore défini. Mais je ne pense pas que le Donbass vaille une guerre mondiale pour Poutine. Donc, si 3ème guerre mondiale il devait y avoir, cela ne viendrait pas de là, mais plutôt d'une situation devenue hors de contrôle au Moyen-Orient.

Écrit par : Kad | 01/12/2016

Les commentaires sont fermés.