10/07/2013

La Suisse démocratique et l’Europe technocratique

Je le dis dans ma présentation : je suis profondément Européen. Européen dans ma culture, Européen dans mes crédos. Je pense que l’avenir du continent passe par l’intégration. Je pense aussi qu’un jour la Suisse devra assumer son destin et participer à l’intégration du continent dont elle occupe presque le centre. Mais il y a une chose que je ne pense plus : je ne pense plus que l’Union Européenne peut être l’embryon d’une véritable Europe des peuples, libre, forte, démocratique. L’Union Européenne est peu à peu tombée aux mains des technocrates. Cette Union ne sert pas les peuples européens. Elle ne sert que les intérêts du capital auquel elle est asservie. Et elle ne sera jamais démocratique, car elle est bâtie pour asservir les peuples. Cette Europe-là n’a rien à offrir à la Suisse. Et elle n’aura jamais rien à lui offrir. La Suisse ne doit pas y entrer.


Je n’arriverai pas à retrouver cette émission pour en mettre le lien ici, mais je me souviens d’une émission « C dans l’air » sur France 5, qui débattait des prêts consentis par la Banque Centrale Européenne aux pays du Sud, Grèce en tête. Pour rappel, des sommes qui se comptaient d’abord en dizaines de milliards avaient été promises. Puis en centaines de milliards. Et finalement, la Banque Centrale avait promis des crédits illimités.

Croire que la Banque Centrale dispose de tels fonds serait stupide. Elle ne les a pas et ne les aura jamais. En promettant des crédits illimités, on ne fait que promettre. Si je vous promets de vous prêter un milliard de francs, ça ne fait pas de vous un milliardaire.  Même si je vous fais une reconnaissance de dettes et que je la signe, vous ne serez toujours pas plus riche. Car ce qui fait la valeur d’un titre, c’est la capacité du débiteur à rembourser sa dette. Or, si vous me réclamez la somme, vous savez pertinemment que vous allez me mettre directement en faillite et que vous n’obtiendrez en retour qu’une misérable part de la dette consentie.

Par contre, si vous trouvez quelqu’un qui croit vraiment en ma capacité à rembourser, alors vous pourrez lui vendre le titre et donc vous gagnerez gros. En finance, ça n’est finalement pas la valeur réelle d’un titre qui compte, mais la valeur qu’on est prêt à lui donner. Et c’est cet effet-là sur lequel compte la Banque Centrale : en rassurant les créanciers de la Grèce, elle a évité à cette dernière de voir ses taux d’intérêt monter au plafond et d’être forcée de se déclarer en faillite. Pour le moment en tout cas.

dette-grecque-solution-miege-709x1024.jpgJuste cette petite parenthèse donc pour dire que parmi les invités de cette émission, il y avait un technocrate de Bruxelles qui défendait l’idée qu’il suffisait de promettre pour ne pas avoir à payer. Bien entendu, il a dû apprendre ce genre de théories dans une haute école. Cela marche en général, mais quel est le crédit qu’on peut donner à une promesse de prêt illimité ? Quand des promesses de prêt en centaines de milliards ne suffisent même plus ? Je pense qu’on se situe ici dans une zone où les théories économiques atteignent leurs limites. Car quelques soient les promesses que fera la Banque Centrale Européenne, prêter de l’argent à la Grèce, comme à d’autre pays européens, serait suicidaire.

Mais ce qui est pire, c’est que lorsqu’on lui a demandé pourquoi l’Europe gère ce dossier souvent contre l’avis de la population des pays concernés, il a répondu quelque chose comme : « Mais l’Europe n’est pas la Suisse. Nous n’avons pas seulement quelques petits problèmes cantonaux à gérer. Nous, nous gérons l’économie mondiale ! » Autrement dit, il défendait l’idée que la démocratie ne peut pas s’appliquer à la grande économie. Il croyait tellement peu en la capacité des peuples à comprendre la finance qu’il pensait que ce domaine doit être géré de manière despotique. Ou plutôt technocratique. Les technocrates au service du grand capital. Et c’est là que j’ai pris conscience que l’Europe n’est pas une démocratie, mais une technocratie. Et aussi que tout est mis en place pour que ça reste ainsi indéfiniment.

Et pourtant, ne lui en déplaise, la Suisse ne subit presque pas la crise. La gestion de l’économie par le peuple et les consensus qui s’en dégagent permettent d’éviter de mettre en pratique des recettes de cuisine jamais testées à cette échelle et qui souvent conduisent tout droit dans le mur. A la place, c’est le bon sens qui règne. Une économie publique maitrisée, une économie privée florissante et libérée de pas mal de contraintes qui prévalent ailleurs. Et finalement, des entreprises qui choisissent de fuir les pays de l’Union pour s’installer dans notre pays.

Par contre, les Etats faisant partie de cette Union font cadeau à un ensemble technocratique d’une part importante de leur souveraineté, surtout en matière d’économie. Au final on retire au peuple la capacité de prendre des décisions dans ce domaine et on laisse le grand capital en décider. On intègre de nouveaux pays limitrophes bien plus pauvres, comme la Croatie cette semaine, afin de mettre les travailleurs en concurrence et abaisser les protections sociales. Au final, on rejette les travailleurs des pays les plus riches au chômage pour les remplacer par des travailleurs mal protégés par leur législation. D’ailleurs j’irai même plus loin : lorsqu’on fait pression sur la Suisse, ne s’agit-il pas de retirer ce furoncle en plein cœur du continent où, horreur, le peuple peut librement décider de son futur économique et de sa protection sociale?

La Suisse est l’un des derniers bastions mondiaux de la démocratie. Il faut qu’elle le reste. Et pour cela, elle doit refuser les pressions de l’Union Européenne. Elle peut traiter avec elle, mais ne pourra jamais l’intégrer. C’est l’Union Européenne qui devra adopter un système suisse si elle veut survivre. Et sinon il faudra qu’elle disparaisse pour faire place à autre chose.

Commentaires

Oui, c'est l'Europe qui devrait adhérer à la suisse ;-)!
Il ne suffira pourtant pas qu'elle adopte notre système pour survivre. Les USA se sont inspirés de notre système et pourtant ce sont les mêmes règles économiques qui prévalent. Ce qui rend notre système performant c'est la taille de notre pays, la proximité, le respect des cultures. Difficile à transposer sur de plus grands ensembles.
Les notions de souverainetés seront vraisemblablement bien chamboulées dans les prochaines années. On ne réalise pas encore pleinement les conséquences de la révolution numérique. Les frontières semblent se durcir alors qu'elles s'estompent. Le monde est devenu un village.

Écrit par : Pierre Jenni | 10/07/2013

Les commentaires sont fermés.