26/05/2010

Pétrole: le grand enjeu stratégique de la première moitié du 21ème siècle

Oui je sais. Jusque-là rien de nouveau. Cela fait des décennies que le pétrole est déjà un enjeu stratégique. Et même le principal enjeu stratégique. Peut-être le seul. Alors qu'est-ce qui change ? Le fait est qu'il y a deux nouveaux facteurs qui en font plus que jamais le plus grand enjeu de ce début de siècle. Et seulement de cette première moitié de siècle d'ailleurs, car ensuite… il n'y en aura sans doute plus ! Ou en tout cas en quantité si faibles que notre économie aura déjà dû réussir sa reconversion ou à défaut se sera totalement effondrée.


D'accord, depuis bien longtemps, l'accès au pétrole est un enjeu majeur. D'abord militairement bien sûr. Depuis au moins la Seconde Guerre Mondiale et peut-être même depuis la première, on n'envisage pas une campagne militaire sans s'assurer de pouvoir fournir en abondance la précieuse huile à ses troupes. Aucun engin, qu'il flotte, qu'il roule ou qu'il vole, ne peut avancer sans pétrole. Les guerres se perdent donc parfois simplement parce qu'on a failli à fournir des produits pétroliers à ses troupes d'assaut. Les problèmes logistiques ne sont-ils d’ailleurs pas en grande partie responsables de la débâcle allemande en Russie pendant la Seconde Guerre Mondiale ?

photoinso-plus-de-petrole-8-500.jpgMais bien sûr, c'est sur le plan économique que le pétrole a une importance capitale. Le pétrole est l'huile qui assure le graissage de la machine économique. Depuis plus de cent ans, notre économie s'en nourrit. Sa consommation n'a cessé d'augmenter, de manière exponentielle. Nous avons bâti notre bien-être grâce à l'énergie que le pétrole nous a fourni. Et tout irait pour le mieux, si ça pouvait durer toujours.

Une époque charnière

Mais voilà: toute bonne chose a une fin. La première chose qui fait de notre époque un moment crucial dans l'histoire récente, c'est le pic pétrolier. (voir ici) Aujourd'hui c'est certain, la production pétrolière a atteint et peut-être dépassé son maximum potentiel. A partir de maintenant, cette production ne pourra que décroitre. Presque tous les spécialistes le disent.  Bien sûr on continuera à trouver de nouveaux gisements. Mais ils seront plus profonds, moins prolifiques, plus difficiles d'accès. Et donc le pétrole qu'ils produiront sera plus cher. Innexorablement, la production va décliner, à moins d'y mettre des moyens gigantesques et de dépasser les limites de rentabilité.

Et s'il n'y avait que ça… Comme les mauvaises nouvelles ne viennent jamais seules, il aura fallu que ça soit justement maintenant que plusieurs grandes puissances économiques émergeantes parviennent à concurrencer nos puissances occidentales arrivées à leur apogée. On peut citer la Chine et l'Inde bien sûr, mais le Brésil et la Russie ne sont pas en reste. Au total c'est plus de la moitié de l'humanité qui cherche à imiter le style de vie occidental. Soit plusieurs fois la population de l'Occident et du Japon réunis. Et bien sûr tout ce monde a besoin de pétrole. Aucune source d'énergie n'est capable de le remplacer pour l'instant. Il n'y en a donc déjà plus assez pour nos besoins, mais en plus, il y a de plus en plus de demande.

Seuls les plus forts survivront

Que se passe-t-il si, dans un écosystème donné, un prédateur s'installe pour profiter de la nourriture abondante ? En principe, la population de ce prédateur va augmenter rapidement. Le problème, c'est que la population des espèces qu'il chasse va diminuer à la même vitesse. Lorsque la nourriture va devenir moins abondante, la population du prédateur va se stabiliser et on va voir s'établir un équilibre.

petrole1.jpgMaintenant, si un nouveau prédateur vient s'installer à son tour et commence à concurrencer l'ancien prédateur, que va-t-il se passer ? C'est là que la sélection naturelle va opérer entre les deux prédateurs. L'un d'entre eux va se révéler moins bon chasseur et sa population va décliner, alors que celle de l'autre va augmenter.

Ajoutons un nouvel évènement: un virus fait son apparition parmi le gibier et tue beaucoup de bêtes. La nourriture vient à manquer pour les deux prédateurs. Quel va être le résultat ? Les deux vont souffrir, mais celui qui est moins bon chasseur va encore plus souffrir que l'autre. Peut-être même qu'il va finalement disparaître.

L'économie étant un domaine où la prédation est la règle, on peut facilement deviner l'avenir par analogie avec cette petite histoire. Jusqu'à maintenant, les Occidentaux étaient le principal consommateur de pétrole et ce dernier était abondant. Aujourd'hui, non seulement le pétrole va être de moins en moins abondant, mais en plus d'autres prédateurs arrivent sur la place. La compétition va donc se faire de plus en plus rude. Et probablement que seuls les plus forts résisteront. Un pays comme la Chine, avec son milliard et demi d'habitants, paraît donc bien mieux armé pour la compétition qui s'annonce…

Le 11 septembre ou la justification de la première guerre du pétrole

Dans de telles conditions, quelle est la conséquence logique ? C'est simple, il faut agir pour assurer son approvisionnement énergétique et placer ses pions plus rapidement que les autres sur l'échiquier mondial. C'est probablement ce qui a motivé le gouvernement Bush lorsqu'il s'agissait de prendre le contrôle de l'Irak. Il s'agissait d'un des principaux pays producteurs de pétrole et il avait été tenu à l'écart de la scène mondiale pendant une bonne décennie. C'était encore acceptable avant, mais ça ne l'était plus à l'approche du pic pétrolier. Il était donc urgent de faire à nouveau couler le pétrole irakien pour éloigner un peu le spectre de la pénurie. Et bien sûr, quitte à remettre le pétrole irakien en circulation, autant le garder pour soi ! Il était donc, dans cette optique, logique d'envahir l'Irak pour mettre la main sur son pétrole. Immoral mais logique.

Dans cette optique, et parce que l'opinion publique est assez allergique aux attaques sans provocation préalable, le gouvernement Bush a prétexté des attaques du 11 septembre pour justifier cette attaque. Il a aussi prétendu que Saddam Hussein avait continué son programme de développement d'armes de destruction massive. Mais tout le monde sait très bien aujourd'hui que ce n'étaient que des mensonges, des prétextes visant à s'assurer le contrôle du pétrole. Pour ma part, je l'ai toujours su. Un pays tenaillé par les sanctions économiques a mieux à faire que continuer à développer un ambitieux programme nucléaire.

L'Iran: un régime fanatique devenu marionnettiste

Dans le même but, la Chine, la Russie et, dernièrement, le Brésil, cherchent également à placer leurs pions dans la région. Et ils ont trouvé un partenaire de choix dans le Golfe, l'Iran. Ce dernier profite largement de cette nouvelle aura. Grâce à ses nouveaux amis, l'Iran profite d'une protection au Conseil de Sécurité de l'ONU et en profite pour souffler le chaud et le froid, se jouant jour après jour des Occidentaux, dont l'influence régionale décroit rapidement. C'est d'ailleurs sans doute l'Iran qui fixe aujourd'hui les règles du jeu stratégique mondial. Il provoque, ou en tout cas précipite, un retour à la bipolarisation du Monde. D'un côté les Occidentaux et le Japon, de l'autre les nations émergeantes. Et le fait est que lorsqu'ils devront faire le choix d'un camp, il y a fort à parier que les nations pétrolières qui feront le choix du camp occidental ne seront pas légion. L'Iran ne fait-il pas pression sur l'ensemble du Golfe Persique avec son programme nucléaire pour fédérer ses frères ennemis ?

Car le vrai enjeu du nucléaire iranien n'est pas véritablement un conflit nucléaire régional ou même global. Le véritable enjeu, c'est la domination du pétrole. Si l'Iran devient la principale puissance de la région, les Etats-Unis et les autres pays occidentaux seront fortement affaiblis et perdront la garantie de leur accès au pétrole. Dans ces conditions, il est clair que le plus faible des prédateurs, ce sera nous…

En allant plus loin, si les Occidentaux devaient subir de manière brutale une pénurie de pétrole, cela conduirait très certainement à une guerre. Le premier grand conflit pétrolier. Et dans un monde bipolarisé, les conflits deviennent très vite mondiaux. La dernière grande époque de bipolarisation n'a-t-elle pas été les années trente ? Une bipolarisation qui a non seulement amené la Deuxième Guerre Mondiale, mais aussi la guerre froide dans la foulée ? Et si nous devions faire face à un nouveau conflit mondial, il est franchement inquiétant qu'autant de belligérants possèdent l'arme nucléaire. Et ça c'est également un des principaux enjeux du nucléaire iranien. Non seulement stopper sa prolifération aujourd'hui pourrait empêcher l'Iran de devenir la principale puissance de la région et donc permettrait de conserver l'assurance de l'accès au pétrole, mais en plus, nous éviterions de subir ses attaques dans le futur, si un conflit pétrolier devait survenir.

Le CO2: un ennemi circonstanciel

Bien sûr il y a aussi une autre voie pour assurer notre approvisionnement énergétique. Il faudra d'ailleurs faire tout notre possible pour la suivre car c'est la seule à être viable à long terme. Le remplacement du pétrole présente ainsi le double avantage de nous rendre moins dépendants de pays qui ne sont à priori pas nos amis et de nous assurer une pérennité économique à long terme. C'est donc un choix vital que doivent faire nos sociétés. Et ça n'est donc pas par hasard que les gouvernements occidentaux ont choisi de faire de la théorie du réchauffement climatique une vérité sacrée. Cette théorie tombait à point dans les années 80, alors que Tchernobyl venait d'exploser. De quoi redynamiser une industrie nucléaire en perte de vitesse à un moment où le remplacement du pétrole était en passe de devenir une absolue nécessité.

petrole_489.jpgQuoi de mieux finalement que de transformer le CO2 en grand Satan pour faire mieux passer la pilule auprès des populations ? Grâce à cette aubaine, on peut faire accepter docilement des hausses d'impôts servant à financer de nouvelles sources d'énergie. On peut limiter l'accès au pétrole des populations sans qu'elles ne se rebellent. On peut construire des centrales nucléaires en les faisant passer pour écologiques. Seulement le problème, c'est que lorsqu'elles comprendront qu'on leur a menti, les populations se détourneront simplement et il sera difficile de leur faire comprendre que le remplacement du pétrole est un enjeu vital. N'aurait-il pas mieux valu expliquer les choses clairement depuis le début ? J'ose encore croire que les gens ne sont pas totalement idiots.

Bref quel monde pour le futur ? Un monde sans pétrole ça c'est sûr. Ceux qui auront le mieux réussi à tirer leur épingle du jeu en cette fin d'ère pétrolière seront les grands gagnants du futur. Provisoirement nous avons encore besoin du pétrole et devront nous assurer de conserver un accès à cette substance. Mais à moyen terme, il est vital d'assurer son remplacement. D'ici là, nous risquons bien de vivre des heures difficiles. Je ne suis pas franchement optimiste. Je pense que les tensions mondiales vont se faire de plus en plus grandes à mesure que la pénurie de pétrole se fera jour. Paradoxalement, la crise nous a donné un sursis. Mais toute crise a une fin et quand celle-ci sera terminée, le prix du pétrole va reprendre son envolée vertigineuse entamée en 2008, juste avant la crise. Et alors, le monde risque bien de changer radicalement…

Commentaires

Si j'en crois à un article lu dernièrement dans le temps, les principales compagnies pétrolières qui ont investis l'Irak après la chute de Saddam; sont chinoises, Russes et françaises; peu sont américaines. Voilà une confirmation que le prétexte passe partout du pétrole qui veut que les américains sont allé en Irak que pour l'or noir tombe à l'eau.

D.J

Écrit par : D.J | 26/05/2010

Ils y sont allés pourquoi alors ? Pour les armes de destruction massive ? Pour les liens de Saddam avec Al Qaida, alors que la CIA savait pertinemment qu'il n'y en avait pas ? Ou pour libérer le pauvre peuple irakien ? A d'autres...

Disons je veux bien admettre que la mainmise sur le pétrole irakien a échoué, mais c'est une évidence que c'était le but premier. La meilleure preuve c'est que lors de l'attaque, Bush avait annoncé que seules les entreprises des pays ayant participé à l'attaque auraient droit à des contrats. Entre temps, bien sûr de l'eau a coulé sous les ponts du Tigre et de l'Euphrate. Mais ça ne change rien à la doctrine de base des néoconservateurs.

Écrit par : Kad | 26/05/2010

Les principales compagnies tout court (pas pétrolière)en Irak sont, oui, françaises, russes, chinoises...mais pour le pétrole vous faites fausse route cher DJ...les Etats Unis ont décidé depuis des années que le pétrole leur appartenait ou qu'il se trouve sur la planète...Vous l'avez bien vu avec Chavez haha

Écrit par : Lyonnais du 69 | 26/05/2010

" Ils y sont allés pourquoi alors ? Pour les armes de destruction massive ? Pour les liens de Saddam avec Al Qaida, alors que la CIA savait pertinemment qu'il n'y en avait pas ? Ou pour libérer le pauvre peuple irakien ? A d'autres... "

Vous l'avez dit dans le mille. La CIA le savait mais elle a menti à Bush; ou bien, elle ne savait rien et à raconté n'importe quoi à Bush. Ce dernier s'est fié à ses services secrets. Mais la guerre en lui-même fut déclenché suite aux attentats du 11 septembre. L'histoire sait que Saddam a eu des ADM et qu'il s'en est servi contre les chiites et kurdes. D'où l'inquiétude de Bush sur d'éventuels ventes d'ADM à des terroristes par l'Irak. Mais bon, personnellement je pense que le pakistan était plus prioritaire que l'Irak. Autre chose qui faut savoir, avant le 11 septembre La nouvelle politique de l'administration Bush de l'époque était un désengagement de l'Amérique dans le monde notamment au proche et moyen orient. Il est toujours facile d'invoquer le pétrole lorsque qu'il se trouve à l'endroit ou les USA font la guerre. Du reste la majorité des conflits ou l'Amérique est engagée, sont des régions sans pétrole. L'Afghanistan, la Bosnie, le Vietnam, la Corée, le Japon, la France en 1944. Enfin bref; on est bien loin d'un raz de marée des compagnies pétrolières US en Irak.

@ Lyonnais de 69,

Si ce que vous dites est vrai, les USA auraient occupés l'Irak lors de la première guerre du golf; et il ne l'ont pas fait. Et cet engagement américain dans cette guerre était cette fois-ci, la défense de ses intérêts économique comme le pétrole au Koweit.

Écrit par : D.J | 26/05/2010

"L'histoire sait que Saddam a eu des ADM et qu'il s'en est servi contre les chiites et kurdes. D'où l'inquiétude de Bush sur d'éventuels ventes d'ADM à des terroristes par l'Irak."

Là je suis d'accord avec vous. Il est même certain qu'il avait un programme nucléaire. (super-canon) Mais après la guerre du Golfe en 92, le régime était totalement appauvri et il était impossible que Saddam continue à développer ce programme. Prétendre le contraire était un mensonge. Pas une erreur. D'ailleurs les services secrets français le savaient bien. C'est la seule raison pour laquelle la France et son gouvernement de droite a refusé de suivre.

A part ça, il est possible que Bush n'avait pas avant le 11 septembre l'intention d'envahir l'Irak. Mais les néoconservateurs oui. Et Bush n'était à proprement parler un néoconservateur avant les attentats. Par contre, Dick Cheney, Paul Wolfowitz et Donald Rumsfeld ont toujours été des néoconservateurs convaincus. Il est donc impossible qu'ils aient été en opposition avec la doctrine neocons.

Avez-vous entendu parler du projet pour un nouveau siècle américain (Project for a new american century):

http://newamericancentury.org/

http://fr.wikipedia.org/wiki/Projet_pour_un_nouveau_si%C3%A8cle_am%C3%A9ricain

C'est en quelques sortes la bible des néoconservateurs et il a été édité en 1997 soit 3 ans avant les élections qui ont mis Bush au pouvoir. Il peut servir de base pour comprendre la doctrine des néoconservateurs. Dans la liste des signataires, selon Wikipedia, on trouve d'ailleurs:

Donald Rumsfeld (ex-secrétaire à la Défense)
Paul Wolfowitz (ex-président de la Banque mondiale)
Dick Cheney (ex-vice-président des États-Unis)

Et accessoirement:

John Ellis "Jeb" Bush (gouverneur de Floride, l'état du fameux recomptage de voix, et propre frère du Président)

Et comme il est dit sur Wikipedia:

"Le 26 janvier 1998, dans une lettre ouverte au président Bill Clinton, ses membres appellent explicitement à mener une campagne en Irak pour renverser Saddam Hussein."

Je crois que c'est clair.

"Du reste la majorité des conflits ou l'Amérique est engagée, sont des régions sans pétrole. L'Afghanistan, la Bosnie, le Vietnam, la Corée, le Japon, la France en 1944. Enfin bref; on est bien loin d'un raz de marée des compagnies pétrolières US en Irak."

Comme je l'ai dit l'invasion de l'Irak est le premier conflit véritablement pétrolier. Mais c'est sans doute loin d'être le dernier.

Écrit par : Kad | 26/05/2010

" Avez-vous entendu parler du projet pour un nouveau siècle américain (Project for a new american century): "


Je connais le néoconservatisme notamment par la lecture de " Made in USA " de Guy Sorman et de certains blogs français néocons. Mais l'accueil en question résume bien la chose.

A part cela, certain de l'administration Bush jr étaient déjà en place sous Bush père et la première guerre du golf comme D. Rumsfeld sauf erreur. Il est possible que ces derniers ne furent pas satisfait que l'armée américains n'ait pas renversé déjà Saddam en 1991.

Écrit par : D.J | 26/05/2010

Bush sr. n'était clairement pas un néocons. Il a choisi de ne pas envahir l'Irak pour favoriser le maintien de la coalition. Il a été critiqué par pas mal de monde au Pentagone pour cela. Rumsfeld en faisait effectivement partie.

Écrit par : Kad | 26/05/2010

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