12/04/2010

Pour une école laïque en Suisse!

Ainsi des cantons alémaniques ont autorisé des fillettes musulmanes à fréquenter les cours de natation en burkini, maillot de bain éstampillé Islam friendly... Sur le fond, ils ont bien raison de trouver que ces jeunes filles ne doivent pas être dispensées de cours de natation du fait de leur religion. Et on pourrait penser comme eux que la burkini n'est pas une concession très grave. Mais le problème, c'est que cette concession est une dérive qui en appelle d'autres. Dès lors qu'on fait ce premier pas, qu'est-ce qui empêche qu'on accepte d'autres concessions ? Pourquoi les filles n'auraient pas le droit de fréquenter les cours en portant le voile ? Qu'est-ce qui les empêcheraient de travailler dans l'administration avec ce même voile ? Pourquoi ne pas accepter d'établir des heures d'ouverture spéciales pour les femmes musulmanes dans les piscines publiques ?

Il existe pourtant une réponse unique à toutes ces attaques contre notre système. Elle se nomme "laïcité" ! Cette réponse, universelle admise comme inattaquable par la Cour Européenne des Droits de l'Homme pour autant qu'elle règle les rapports à l'état de toutes les religions, est la protection ultîme contre toute tentative de la religion de s'immiscer dans la vie publique.  Or la Suisse, à l'exception de trois cantons dont Genève, n'a pas choisi officiellement la laïcité. Elle l'applique plus ou moins certes, mais aucune obligation n'est faite aux cantons et à leurs administrations de la respecter. L'école étant du ressort cantonal, il est évident qu'on voit dès lors un peu de tout. Des croix dans les écoles valaisannes, des cours de religion ici ou là. Et bien sûr la perception de taxes éclésiastiques est réalisée par la plupart des cantons. Non la Suisse n'est pas un pays laïque.

burkini.jpgDès lors, comment justifier une interdiction du voile islamique ? Si la religion chrétienne a le droit de s'immiscer dans la vie publique, pourquoi la religion musulmane ne le pourrait pas ? Certes, il nous semble à priori que l'église chrétienne est moins invasive que l'église musulmane. Mais ça n'est finalement qu'une question culturelle. Dans un pays à majorité musulmane, ce sont les traditions chrétiennes qui paraissent plus invasives. Et c'est cette meilleure adéquation avec notre culture qui nous a poussé à retarder le débat de la laïcité en Suisse. Il ne semblait pas jusqu'à aujourd'hui que notre démocratie avait besoin de se protéger de la religion. Mais l'arrivée de l'Islam devrait nous amener à revoir ce jugement. Car tôt ou tard, et plutôt tôt que tard, des lois ou des règlements spéciaux pour les personnes de confession musulmane vont commencer à fleurir aux quatre coins de Suisse.

Mais que signifie l'introduction de la laïcité en Suisse ? Et bien, il faudra commencer par éliminer de notre Constitution, ainsi que de toutes les Constitutions cantonales, toute référence à la religion. Entre autres les préambules, telles que le "Au nom de Dieu tout puissant" de la Constitution fédérale, doivent absolument en disparaître. Ensuite, un article doit y être ajouté, stipulant que l'état et la religion doivent être totalement séparées et cela à tous les niveaux de l'administration. Et enfin, il va de soi que l'article contre les minarets ne peut pas y perdurer tel quel, car il s'agit d'une référence religieuse inacceptable dans un état laïque. Il pourrait par exemple être remplacé par un article interdisant les constructions à caractère religieux ne respectant pas la tradition architecturale locale. Sur le fond ça revient à peu près au même. Sauf que ça n'est pas dirigé que contre l'Islam...

En revanche, contrairement à une idée reçue, la laïcité n'exclue pas le religieux. Par exemple, dans un état laïque des écoles privées à caractère religieux sont tout à fait admises. Alors, si on admet l'existence d'écoles catholiques, pourquoi on n'autoriserait pas la création d'écoles musulmanes ? Personnellement, ça ne me gênerait pas. Ou du moins, ça ne me gênerait pas tant qu'il ne s'agirait pas d'écoles coraniques destinées à faire du lavage de cerveaux chez les petits Musulmans. Un certain contrôle resterait donc nécessaire. Entre autres, ces écoles devraient respecter un programme de base permettant à tout moment de rejoindre l'école publique, programme auquel ces écoles pourraient ajouter un enseignement religieux prodigué par des pédagogues agréés. De même, des cimetières privés musulmans ou des piscines privées musulmanes n'entrent pas en conflit avec la laïcité. (contrairement aux carrés confessionnels dans les cimetières publiques ou les heures réservées aux femmes musulmanes dans les piscines publiques)

A noter que la Constituante genevoise envisage d'introduire un préambule à caractère plus ou moins religieux dans la nouvelle Constitution. Il s'agit d'une tentative évidente de l'église de mettre fin à la tradition laïque séculaire de Genève. Personnellement, cela constituerait pour moi un motif de rejet de toute cette Constitution. Et si la nouvelle Constitution devait contenir un tel article, non seulement je la refuserais, mais je militerais même activement contre elle.

Pour de plus amples renseignements sur la laïcité en Suisse, le site de l'association suisse pour la laïcité, présidée par Yves Scheller, explique très bien ces vues.

Commentaires

Bonjour Kad !

Je doute fort qu'une application stricte de la laïcité en Suisse en amendant la Constitution, soit à même de corriger certaines dérives que vous citez et que tout citoyen peut observer. J'en veux pour preuve la France, pays strictement laïc qui s'empêtre dans son "Débat sur l'identité nationale" et l'interdiction de la "burqa" par exemple.

Par ailleurs, vous revenez sur l'interdiction des minarets. Je partage votre avis pour dire que cet article n'a rien à faire dans notre Constitution du fait de son caractère discriminatoire à l'égard de l'Islam. Toutefois et contrairement à vous à vous, je ne vois pas la nécessité de légiférer en introduisant un article pour interdire "les constructions à caractère religieux ne respectant pas la tradition architecturale locale", car l'arsenal législatif actuel suffit à éviter de telles dérives. C'est avant tout un problème d'urbanisme relevant de la "Police des constructions". Il suffit d'appliquer les lois et règlements existants. Encore faut-il le vouloir ...

Vous évoquez aussi le projet de la Constituante genevoise qui selon vous envisagerait d'introduire un préambule "à caractère plus ou moins religieux dans la nouvelle Constitution".
Contrairement à vous, je pense que ce préambule n'a pas la prétention d'abolir la laïcité "séculaire de Genève", mais plutôt de faire référence à nos racines humanistes issues de la "Réforme" qui ont influencé les "Lumières", lesquelles ont donné naissance à la "Déclaration universelle des droits de l'homme".
Ce préambule ferait (conditionnel, puisqu'à l'état de projet) référence au passé de Genève, étant entendu que l'on ne peut définir des lignes de conduite pour notre avenir (la Constitution), sans faire référence à notre passé, sans savoir d'où l'on vient.

Restons ferme sur les principes, mais pragmatiques pour lutter contre les dérives religieuses ...

Bien à vous !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 12/04/2010

"Toutefois et contrairement à vous à vous, je ne vois pas la nécessité de légiférer en introduisant un article pour interdire "les constructions à caractère religieux ne respectant pas la tradition architecturale locale", car l'arsenal législatif actuel suffit à éviter de telles dérives."

En fait je suis d'accord avec vous. Mais si les Suisses souhaitent disposer d'un tel article, on peut essayer de trouver un compromis bien helvétique pour contenter la majorité tout en respectant la laïcité. Je préférerais en tout cas une telle démarche, forcément démocratique puisque la Constitution ne peut pas être modifiée sans l'aval du peuple, à une condamnation par la Cour Européenne des Droits de l'Homme qui risque de provoquer des troubles imprévisibles dans notre pays.

Pour ce qui est de la France, je pense que le problème, tout comme en Suisse, c'est qu'on cherche à lutter contre les dérives de l'Islam, en allant au-delà de la stricte application de la laïcité. Par exemple, la laïcité n'interdit pas le port de la burqa en dehors de l'administration ou des lieux publics et même si ça heurte notre sensibilité, on ne peut pas interdire la burqa en prétextant de la laïcité. Par contre, on peut l'interdire parce qu'elle va à l'encontre de notre conception de la femme. Cela personne ne pourra nous en empêcher.

Finalement, bien que la France prétende que sa laïcité soit presque un mode de vie, elle y est devenue un prétexte pour lutter contre l'Islam. Ceux qui pensent cela pervertissent la laïcité. En réalité, la laïcité sert à protéger les institutions de l'état ainsi que la liberté religieuse. Elle défend à ce titre la liberté de chacun à croire en ce qu'il veut. Et ça inclut les Musulmans.

Concernant le préambule de la Constitution, s'il fait référence à la primauté du spirituel, il m'agresse et ne respecte pas ma liberté de croyance, ou du moins de non croyance. Je le trouve dès lors totalement inadéquat.

Écrit par : Kad | 12/04/2010

Vive la burqa!

http://www.lematin.ch/actu/meurt-volant-kart-etranglee-burqa-260196

Nan, je plaisante. (Mauvais goût, je sais.)

Écrit par : Johann | 13/04/2010

1. "Il existe pourtant une réponse unique à toutes ces attaques contre notre système. Elle se nomme "laïcité" ! Cette réponse, universelle admise comme inattaquable par la Cour Européenne des Droits de l'Homme pour autant qu'elle règle les rapports à l'état de toutes les religions, est la protection ultîme contre toute tentative de la religion de s'immiscer dans la vie publique."

Il s'agit là d'une réponse plus européenne qu'universelle. Essayez donc de sortir votre concept de laïcité devant le Comité chargé de l'application du Pacte de l'ONU sur les droits civils et politiques ! De plus, un Etat ne peut au nom de ce concept faire ce qu'il veut. La technique de laïcité doit, chaque fois qu'elle conduit à la limitation d'un droit consacré par la CEDH, être examinée dans ses effets pour vérifier si l'atteinte au droit en question est admissible à l'aune des principes régisant la limitation du droit en question. Quant à l'égalité, est-elle vraiment nécessaire ? La CourEDH légitime la prohibition de tous les foulards islamiques dans les écoles françaises, même s'il sont petits, alors que loi et circulaires françaises admettent le port de petites croix chrétiennes.



2. "Mais l'arrivée de l'Islam devrait nous amener à revoir ce jugement. Car tôt ou tard, et plutôt tôt que tard, des lois ou des règlements spéciaux pour les personnes de confession musulmane vont commencer à fleurir aux quatre coins de Suisse."

Et dire qu'il y a quelques mois, on traitait de racistes ceux qui parlaient d'islamisation rampante.



3. "Mais que signifie l'introduction de la laïcité en Suisse ? Et bien, il faudra commencer par éliminer de notre Constitution, ainsi que de toutes les Constitutions cantonales, toute référence à la religion. Entre autres les préambules, telles que le "Au nom de Dieu tout puissant" de la Constitution fédérale, doivent absolument en disparaître. Ensuite, un article doit y être ajouté, stipulant que l'état et la religion doivent être totalement séparées et cela à tous les niveaux de l'administration."

Mission impossible. Cette modification ne sera jamais acceptée sur le plan fédéral. Elle n'obtiendra jamais une majorité de cantons. Je vous rappelle que dans la plupart des cantons les églises sont des personnes de droit public.



4. "Et enfin, il va de soi que l'article contre les minarets ne peut pas y perdurer tel quel, car il s'agit d'une référence religieuse inacceptable dans un état laïque. Il pourrait par exemple être remplacé par un article interdisant les constructions à caractère religieux ne respectant pas la tradition architecturale locale. Sur le fond ça revient à peu près au même. Sauf que ça n'est pas dirigé que contre l'Islam."

Franchement votre contorsion ne tient pas la route. Premièrement, il s'agit, de votre propre aveux, d'une discrimination indirecte, juridiquement aussi efficace que la seule autorisation d'un cimetière juif à Geneve, dissimulé en l'autorisation d'un cimetière frontalier...je me cite :

"Permettez-moi d'attirer l'attention de vos lecteurs sur le fait que la loi genevoise sur les cimetières a été modifiée en 2007, notamment par l'adjonction d'un alinéa 3 à son article premier.

Art. 1
1 Les cimetières sont des propriétés communales.
2 Ils sont soumis à l'autorité, police et surveillance des administrations municipales.
3 Les cimetières transfrontaliers déjà utilisés sur territoire étranger au jour de l'entrée en vigueur de la présente disposition peuvent bénéficier, pour leur extension sur le territoire du canton, d'une autorisation accordée par le Conseil d'Etat.

Il n'existait qu'un cimetière transfrontalier à l'entrée en vigueur de la loi : le cimetière juif d'Etrembière-Veyrier, dont l'entrée était située en Suisse mais dont les tombes se trouvaient en France.

Depuis, le Conseil d'Etat a donné une autorisation et ledit cimetière est en exploitation.

La formulation de cette disposition, qui a été choisie pour éviter de dire ce qui est, à savoir que le seul cimetière privé autorisé à Genève est juif, est politiquement hypocrite et juridiquement inopérante. Refuser un cimetière musulman ou anglican est aujourd'hui, à Genève et du fait de l'existence du cimetière juif, une grossière violation de la Constitution fédérale et de la Convention européenne des droits de l'homme. On ne peut refuser aux anglicans ou aux musulmans ce que l'on accorde aux juifs."

De plus, une tour à côté d'une mosquée peut fort bien avoir l'aspect d'un clocher traditionnel.

D'ailleurs, le droit européen des droits de l'homme permet de prohiber, au nom de la lutte contre la shari'ah, dont l'adoption conduit à la destruction des droits de l'homme, l'érection des minarets. Quant à l'argument de la discrimination d'avec les clochers de l'Eglise nationale protestante, il est ridicule. Cette distinction n'est pas discriminatoire dès lors que l'Eglise nationale protestante ne propage pas la shari'ah destructrice des droits de l'homme



5. "De même, des cimetières privés musulmans ou des piscines privées musulmanes n'entrent pas en conflit avec la laïcité. (contrairement aux carrés confessionnels dans les cimetières publiques ou les heures réservées aux femmes musulmanes dans les piscines publiques)"

La prohibition des carrés confessionnels ET des cimetières confessionnels heurte le droit constitutionnel suisse et la CEDH. Certes, les cimetières OU les carrés suffisent.

Professeur AUER, publié dans la RDAF (2003/2):

"99. L'interdiction des cimetières particuliers et des carrés confessionnels, telle que stipulée en des termes absoulus par la loi genevoise sur les cimetières de 1876, était conforme aux exigences découlant à l'époque de la Constitution fédérale de 1874. Aujourd'hui en revanche, elle est manifestement contraire à la liberté de religion, au droit à une sépulture décente et à l'interdiction des discriminations fondées sur les convictions religieuses. Ces libertés confèrent aux personnes de religion juive et musulmane un droit à obtenir de l'Etat des conditions d'inhumation qui soient conformes à leurs cultes et convictions."


Mais si vous optez pour les cimetières et non pour les carrés, il faut prendre des mesures positives, y compris financières, en faveur des cimetières confessionnels privés (ce qui peut être égalitaire car on peut imaginer que chaque communauté chrétienne revendique son cimetière, quoique se poserait alors des problèmes d'aménagement du territoire !).

Écrit par : CEDH | 13/04/2010

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