21/02/2010

Pourquoi on ne doit pas accepter une baisse du taux de conversion du 2ème pilier

On nous dit que les caisses de 2ème pilier courent à la faillite si on refuse la baisse du taux de conversion exigée. Or ce taux vient déjà d'être abaissé de 7.2% à 6.8%. Il semble bizarre de déclarer que ça n'est pas assez, alors que cette première baisse n'est pas encore entrée en vigueur! Je m'y suis donc intéressé pour vérifier leurs chiffres.


D'abord, il faut comprendre comment fonctionne le 2ème pilier. D'abord, pendant toute votre activité professionnel, vous accumulez un avoir de retraite, qui dépend de vos versements et donc de votre salaire. Mais pas seulement. Cet avoir de retraite est placé durant toute la durée dans divers placements, immobiliers ou financiers, en général à très faible risque. Ce qui permet sur le long terme d'augmenter cet avoir. Bien sûr, il ne faut pas s'attendre à décupler cet avoir car il s'agit de placements à faible risque justement. Mais sur une aussi longue période, c'est loin d'être négligeable. Les caisses de pension sont soumises à un rendement minimum, celui-ci ayant régulièrement baissé lorsque la bourse connaissait des problèmes, sans jamais remonter lorsqu'elle était au plus haut. Ainsi le taux minimum est passé de 4 à 2% en 6 ans! Cette énorme baisse semble difficile à justifier. Bien sûr il y a eu la crise. Et d'ailleurs le taux a été à nouveau abaissé à cette occasion, alors qu'il est évident que le taux de rendement ne se calcule pas sur 1 ou 2 ans, mais sur 40 ou 50 ans, la durée de la période professionnelle! Pourtant les caisses semblent toujours prêtes à se plaindre pour en obtenir plus.

Il faut savoir en plus que 2 types de caisses existent. Les grandes sociétés ont généralement leur propre caisse. Ces caisses sont gérées par des employés et n'ont donc que très peu de frais administratifs. Ces employés étant intéressés à recevoir la meilleure retraîte possible, ils cherchent donc à assurer le meilleur rendement. Ces caisses n'ont généralement aucun problèmes à assurer un rendement élevé et n'ont donc aucune raison de se plaindre. Par contre, les petites sociétés et les indépendants, ce qui représente la majorité des travailleurs de ce pays, ne possèdent pas de caisse et souscrivent donc une pension auprès d'une compagnie d'assurance. Ces dernières ne donnent en général rien de plus que le minimum et ce sont celles-ci qui cherchent régulièrement à faire abaisser les taux minimum. Car elles n'ont aucun intérêt à fournir un bon 2ème pilier! Leur intérêt se situe plutôt dans les diverses assurances-vie ou 3ème piliers, pour lesquels elles sont soumises à une concurrence féroce et elles doivent fournir la preuve à leurs assurés d'une bonne gestion! Ce qui est troublant à ce sujet, c'est que les assurances affichent généralement de bien meilleurs rendements sur leurs assurances-vie alors qu'il n'y a aucune raison pour que les placements soient différents...

Mais finalement, baisser de 2 à 4% qu'est-ce que c'est ? Il ne s'agit que de 2%, ça ne va pas changer nos vies non ? Alors pour bien comprendre le problème, j'ai fait une petite simulation. Disons que votre carrière professionnelle dure 45 ans. (20-65 ans pour un homme ou 19-64 ans pour une femme) Durant cette période vous et votre employeur versez 1000.- par an sur votre deuxième pilier. (ce qui n'est pas réaliste car généralement la somme augmente avec le temps, mais c'est pour simplifier l'exemple) Sans intérêt, vous arrivez à la retraite avec 45'000.- Mais on va voir que le rendement va substantiellement accroître cet avoir de retraîte! Voici ce que ça donne avec 2% annuels ou 4% annuels:

Rendement.jpg

Avec un rendement de 2% annuels, vous arrivez à augmenter votre avoir de retraite jusqu'à 71'000.- Mais avec un rendement à 4%, vous atteignez 121'000.- ! Cette baisse de taux permet donc à l'assurance d'éviter de vous verser 50'000.- pour 45'000.- cotisés ! C'est beaucoup moins négligeable vu comme ça non ?

Mais même si le sujet du rendement minimum devrait revenir rapidement sur la table, car on voit qu'il y a un gros problème, ça n'est pas le sujet du jour. Ce qui est soumis à votation, c'est l'autre taux important de calcul du 2ème pilier: le taux de conversion. Pour comprendre ce que c'est, il faut comprendre que votre avoir de retraite accumulé (ce qu'on a calculé ci-dessus) est une somme qui vous appartient. Elle n'est en aucun cas la propriété de la caisse de pension. Toutefois, la loi vous offre deux possibilités: la première c'est récupérer votre capital et en faire ce que vous voulez. Les personnes qui partent à l'étranger, les frontaliers par exemple, n'ont pas le choix et doivent choisir cette première option. Par contre, si vous restez vivre en Suisse, vous pouvez choisir de laisser la caisse gérer cette somme jusqu'à votre décès et la convertir en rentes. Cette dernière option a deux avantages, qui la rendent meilleure dans la plupart des cas. Le premier est d'éviter que les impôts se servent d'un coup et considèrent votre avoir de retraite comme un énorme salaire, alors que vous avez prévu de le gérer sur de nombreuses années. Le second avantage, c'est qu'en cas de mort tardive, vos rentes restent assurées, ce qui n'est probablement pas le cas si vous choisissez de convertir votre 2ème pilier en placement bancaire. On y perd bien sûr en cas de mort rapide, mais je ne pense pas que spéculer sur sa propre mort soit une gestion intelligente!!! Bref, ce système est souvent le meilleur. Il est donc d'autant plus important de le défendre.

Alors comment fait-on pour convertir une retraite en rentes sans que le système ne s'écroule ? Et bien c'est assez simple. On prend en compte l'âge moyen de mort, ce qu'on appelle l'espérence de vie, et on en déduit la durée moyenne de la retraite. Et bien voici les chiffres officiels. (prendre en compte l'espérence de vie à 65 ans) On voit qu'un homme a une espérence de vie à la retraite de 18.7 ans, alors que pour les femmes l'espérence de vie est de 22 ans, à quoi il faut ajouter 1 an, puisque les femmes sont à la retraite à 64 ans. En moyenne, la durée de la retraite est donc d'environ 21 ans. (probablement un peu moins, car les hommes comptent plus que les femmes dans ce total, à cause de la durée de la carrière souvent moindre pour les femmes, le grand nombre de femmes qui ne travaillent pas, etc...)

Partant de là, l'idée est de diviser l'avoir de retraite en 21 parties pour qu'en moyenne, les rentes soient exactement couvertes par les avoirs de retraite de l'ensemble des assurés. Ce qui donnerait un taux annuel de 4.8%. Mais bien sûr, cela n'est pas suffisant. Car durant toute votre retraite, votre avoir de retraite continue de fructifier. La caisse place votre avoir exactement de la même manière qu'elle le faisait avant votre retraite. C'est pourquoi, le taux de conversion est supérieur. Et c'est justement ce taux de conversion qu'on veut réduire. Il était de 7.2% avant 2004, il a été réduit à 6.8%. Et alors que les effets de cette première baisse n'ont pas encore pu être évalués, on propose déjà de l'abaisser à 6.4%! (ce qui ne représenterait plus que 1.6% de plus que le taux sans intérêt...) Alors comme je trouve cela assez incroyable, j'ai à nouveau fait une petite simulation. Je pars d'un avoir de retraite de 100'000.- comme ça se calcule souvent. Je considère un taux de 6.4, 6.8 et 7.2% et je calcule le rendement moyen de l'avoir de retraite sur une durée de 21 ans, pour que la somme arrive à zéro à la fin de la période. J'arrive à une courbe de ce genre:

taux de conversion.jpg

On voit qu'au début, les 2 courbes divergent rapidement, car le rendement a un fort impact tant que la somme est importante, puis que vers la fin ce rendement n'a presque plus aucune influence. Dans ce cas-ci (taux de conversion de 7.2%) sans les intérêts, la somme serait épuisée en 14 ans. Il faut donc un rendement assez important pour compenser. Avec 6.8%, il est moindre et bien sûr encore moindre avec 6.4%. J'ai calculé que pour atteindre 21 ans, il est nécessaire d'avoir un rendement minimum de:

- 4.1% avec un taux de conversion de 7.2% (ancien)

- 3.5% avec un taux de conversion de 6.8% (actuel)

- 2.9% avec un taux de conversion de 6.4% (futur)

Bien sûr, il faut encore ajouter les frais administratifs. Mais il paraît tout de même étrange que les caisses prétendent qu'un rendement de 4.9% soit nécessaire pour assurer un taux de conversion de 6.8% Pour ma part, je suspecte à nouveau grandement les caisses de financer d'autres types d'assurances à l'aide du deuxième pilier. Le moins qu'on puisse exiger des caisses, ça serait en tout cas de fournir des preuves de ce qu'elles avancent. La plupart des partis n'ont pas jugé cela utile. Étrange, non ?

Je pense en tout cas qu'il faut absolument attendre d'avoir vu les effets réels de la baisse à 6.8% avant de décider de l'avenir. Et si les caisses prétendent encore à l'avenir que ça ne suffit pas, il faudra exiger des comptes. Car on ne peut pas croire sur parole les affirmations des assureurs. Il s'agit de notre patrimoine et on ne doit en aucun cas accepter de le laisser dépérir de cette manière. Il faut donc voter NON et rester ferme à l'avenir.

Commentaires

Excellent Kad! Vous démontrez bien l'ineptie de ce genre de prévision. Si ça doit péter, et bien, que ça pète mais il faut arrêter de se foutre des gens en leur demandant de payer la crise, de baisser un taux de conversion déjà modifié, etc, etc Quand le système 2e pilier flambait, il n'a jamais augmenté le revenu et maintenant on veut nous faire peur en brandissant le spectre des générations futures où les caisses seront vides! Déjà que le 2e pilier, c'est déjà un peu du vol!
Se faire plumer une deuxième fois : NON!
Bien à vous

Écrit par : Roxane | 21/02/2010

Bien dit Roxane! Ce sera NON aussi pour moi!

Quoi de tel que de brandir (cela ne les fatigue pas) le SPECTRE DE LA PEUR!
Que les "GROS" salaires commencent par eux-mêmes. Ce sont eux qui mettent en danger les caisses et les vident!

Écrit par : Patoucha | 21/02/2010

Egoïste que je suis, c'est une autre équation qui me turlupine:

- Le 2ème pilier n'existe que depuis 1985, ce qui en 2014 veut dire pour les retraités de cette vague, atterrissant à leurs 64ans fatidiques pour les femmes comme moi, que leurs cotisations n'auront pas été complètes.

Avec un OUI, on va donc pénaliser ceux-là des salariés en 2014. ça tombe pile.

Donc et encore concernant les femmes (je sais, ce n'est qu'un vague 50% des salariés):

- quelles sont les salariées qui peuvent prétendre avoir eu, de 1985 à 2014, une carrière d'emploi ininterrompue?


De plus, femme ou pas, mais pour les retraités arrivant à terme en 2014-15,

- qui peut s'assoir sur ses cotisations 2me pilier+AVS pour s'assurer d'une retraite honnête, digne en termes de pouvoir d'achat ?

Vous en connaissez sûrement des séniors licenciés à 45 ans & plus dans les années de crise

rappelez vous des restructurations avec licenciements en masse des années 1990, ou des vagues de licenciements dès 2002, en prévision de 2004 et l'ouverture des bilatérales et des employés hors UE

qui ont été obligés de se reconvertir &/ou bosser en sous-emplois, accepter tous types de jobs, temporaires ou pas,

et dont les revenus annuels n'imposaient pas la cotisation du 2ème pilier aux employeurs!

- des trous d'années sans cotisation au 2ème pilier donc pour ces salariés, qui arrivent à leur retraite en 2014-15

Et tout ça,
en occultant que ces femmes ont du traverser leurs périodes de maternité sans la sécurité de leur emploi, sans la couverture des semaines de congés maternité payés ou autres supports positifs du côté des employeurs, recruteurs ou de la mentalité du marché du travail.


Conclusion:

- Cette révision du taux est imposée trop tôt!
- La révision des taux va être nécessaire,
mais n'est de toutes façon pas le seul moyen de gérer le schmilblick

Cette votation n'est que du yabonbanania pour ces assureurs & consorts concernés

Écrit par : na...ya! | 21/02/2010

Les trous dans les cotisations ne jouent aucun rôle, car tout ce qui compte dans le calcul des rentes, c'est la somme accumulée durant toute la carrière. Le taux est calculé à partir de cette somme et les rentes sont directement proportionnelles à l'avoir. Il est donc faux de penser qu'une adaptation du taux sera nécessaire à cause de ces trous dans la carrière.

Par contre, c'est vrai que ça joue un rôle dans la somme accumulée et donc dans le niveau des rentes de retraites. Ceci dit, il faut aussi dire que les femmes bénéficient maintenant du même taux que les hommes (ce qui n'a pas toujours été le cas) alors que leur retraite dure en moyenne 5 ans de plus! Il s'agit d'un avantage non négligeable pour elles.

Écrit par : Kad | 21/02/2010

@Kad

Vous pouvez précisez votre calcul de bénéfices accordés aux futures retraitées de 2014-15 ?

et,
n'oubliez pas que ces retraitées sont des salariées sur le marché du travail des années 50-60-70,

qui actuellement,
cumulent depuis 2002-2004 si ce n'est avant,

des jobs tempo

avec ce que cela implique de trous de non emplois
et d'emploi sous-payés et donc
où aucune cotisation au 2me pilier ne fut imposée aux employeurs

Pour mémoire: le 2me pilier n'est cotisé que dès 20'000CHF/an.

Bref. Faut bien un mec pour dire de telles conneries!

Écrit par : na...ya! | 21/02/2010

C'est simple. Comme je l'ai dit dans le billet, les femmes ont une retraite qui dure en moyenne 23 ans. La retraite des hommes dure 18 ans. En ayant le même taux de conversion, ça signifie que les femmes touchent, pour un même avoir de retraite, 27% de plus!

Par exemple, disons que vous avez un avoir de 100'000.- Le taux de conversion étant de 6.8%, vous touchez 6'800.- par an. Comme vous les touchez pendant 23 ans, ça donne 156'400.-

Un homme touchera aussi 6'800.- par an pour le même avoir de retraite. Mais comme il ne le touche, en moyenne que pendant 18 ans, il va gagner au total 122'400.-

Cette différence comble, je pense, une bonne partie si ça n'est pas la totalité des écarts qu'il peut y avoir entre les hommes et les femmes.

Écrit par : Kad | 21/02/2010

oouuuuuuh monsieur Kad!

Donc,
pendant que vous travailliez,
votre femme élevait vos 2 ou 2 enfants en les allaitant dès leur naissance
tout en continuant de préparer vos repas, faire votre lessive, votre ménage et
les courses dont vous aviez besoin,
tout en préparant votre organisation de vie de travail au bureau

et
Pendant ce temps, elle n'a officiellement pas travaillé.

et
Quand elle a cherché un emploi,
ses qualifications étant obsolètes,

elle à fait face. ou pas. Elle s'est débrouillée. Ou pas.

Et pour vous, kad
cette femme atteint sa retraite, alors que vous l'avez quittée, avec de gros trous de non cotisation au 2ème pilier.

Tout ça, c'est normal, hein? C'est la vie! Tiens donc!

Bonne nuit Kad!

Écrit par : na...ya! | 22/02/2010

Dommage, j'avais manqué votre réponse na...ya. Vous ne devez pas être au courant qu'en cas de divorce, l'avoir de retraite accumulé durant le mariage par les deux époux est divisé en parts égales. Donc si la femme ne travaille pas, elle gagne la moitié du deuxième pilier de son mari. Et c'est bien sûr aussi vrai dans l'autre sens. Donc tout votre argumentaire n'a aucun sens.

Pour le reste, si la femme reste à la maison, c'est en principe un choix de vie fait par les deux époux et pas seulement par le mari. Donc il est un peu facile de prétendre que la perte d'expérience professionnelle est de sa seule faute.

Écrit par : Kad | 01/03/2010

@ Kad

"... elle gagne la moitié du deuxième pilier de son mari." Précisons : la moitié du deuxième pilier que son époux a acquis pendant le mariage.

Rappelons que la même règle vaut pour l'AVS, cela s'appelle le splitting.

Enfin, dans le contexte que décrit na..ya, l'époux devra verser une pension de sa femme qui lui permette de maintenir son train de vie antérieur. S'il ne le peux pas il devra réduire son train de vie de manière à ce que les deux anciens époux aient le même train de vie.

Je rappelle que de nous jours il n'est point besoin de femme-épouse-mère pour avoir un enfant.

Écrit par : CEDH | 02/03/2010

analyse intéressante.

Écrit par : assurance | 14/12/2010

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