07/07/2009

La Turquie doit-elle entrer dans l'Union Européenne ?

Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'en déposant une demande d'adhésion, la Turquie a mis les Européens devant un dilemme. Deux camps bien tranchés se sont immédiatement fait jour et il s'agit depuis d'un des plus gros motifs de discorde au sein de l'Union. Et c'est une première, car lors des précédents élargissements, les voix qui se sont opposées par principe aux nouvelles adhésions étaient rares. A la suite de la chute du rideau de fer, l'Occident avait accueilli à bras ouverts ces pays frères qui avaient, l'espace de quelques décennies, quitté le giron familial. La seule question qui se posait réellement concernait le niveau de vie de ces pays et la période transitoire durant laquelle ces pays allaient devoir rattraper les pays occidentaux. Ainsi que dans certains pays, un déficit démocratique qu'il fallait combler avant l'entrée de ces pays. Mais sur le fond, il n'y a jamais eu de réel problème. Il a toujours été considéré comme normal de les accueillir pour autant qu'ils le souhaitent.

Par contre, en ce qui concerne la Turquie, le problème est bien plus profond et touche à l'idée même qu'on se fait de l'Union Européenne. Souhaite-t-on qu'elle soit un simple espace de libre-échange ? Voire un instrument pour se renforcer mutuellement et avoir plus de poids face aux autres grandes puissances économiques ? Ou veut-on aller plus loin et la voit-on comme une association de pays qui se sentent proches les uns des autres et qui veulent bâtir un avenir commun ? Dans ce dernier cas, il y a de fortes chances qu'on ait une appréhension à y voir entrer un grand pays musulman. La question est donc plutôt ardue.


On nous dira d'ailleurs rarement que la raison du malaise ressenti vis-à-vis de la Turquie est sa confession majoritaire. On avancera plutôt que la Turquie n'est pas européenne et n'a donc rien à faire dans l'UE. Au passage, c'est faire bien peu de cas des millions de turcs qui vivent sur la rive européenne du Bosphore, ce qui fait bien plus d'Européens que la population totale de plusieurs pays membres de l'UE ! Mais de toute façon, cet argument géographique a-t-il un sens ? Ou sert-il juste à balayer d'un revers de main tout autre argumentaire ? En fait, est-il possible qu'il cache autre chose ? En réalité, il faut se rendre compte qu'il y a une profonde désunion entre les cultures judéo-chrétiennes et les cultures islamiques, désunion profondément inscrite dans l'inconscient collectif des peuples.

Non, cette désunion ne date pas du 11 septembre 2001. Il faut remonter bien plus loin pour la comprendre. En fait, il faut même remonter jusqu'à l'époque où l'islam commençait à étendre son influence sur l'Orient pour comprendre que la rivalité qui oppose les Chrétiens et les Musulmans est une rivalité ancestrale qui ne peut pas s'effacer du jour au lendemain. La crainte de l'autre est si ancrée dans les esprits qu'il n'est pas question de la faire disparaître d'un simple coup de balais. Il faudra de nombreuses générations pour que les peuples puissent vivre côté-à-côte.

Tout a commencé lorsque les Sarrasins ont envahi une partie de l'Europe. Il s'agit sans doute là du premier contact, assez violent, entre les deux civilisations. A l'époque, ils avaient bien failli envahir une bonne partie du royaume franc et dans cette Europe où l'obscurantisme religieux régnait en maître, l'idée même que des païens puissent prendre le pouvoir était inimaginable. Et pour comprendre à quel point cette crainte était profonde, il faut se souvenir que la péninsule ibérique a subi l'occupation de peuples musulmans durant de nombreux siècles ! Et toujours durant le Moyen-âge, on se souvient que les rois chrétiens se sont lancés dans les croisades, avec pour but avoué de reprendre la Terre Sainte aux "infidèles". On le voit, à cette époque déjà, ça n'était pas l'amour fou entre les deux religions.

Et le coup de grâce, considéré comme un des deux évènements les plus importants de la fin du Moyen-âge, l'autre étant la découverte de l'Amérique, a été porté par l'Empire Ottoman avec la prise de Constantinople en 1453, dernier reliquat de l'Empire Romain et future Istanbul. L'affront de la transformation de la basilique Sainte-Sophie en mosquée a porté un sérieux coup au monde chrétien. Un coup d'assommoir dont le monde chrétien garde encore la cicatrice…

Puis en Europe, la fin de l'obscurantisme religieux a permis de voir la civilisation refleurir. Et le rapport de force s'est inversé. Quelques siècles plus tard, les Chrétiens avaient colonisé de nombreuses terres musulmanes, ce qui a bien sûr renforcé le ressentiment des populations locales. La chute et le morcèlement de l'Empire Ottoman à la fin de la première guerre mondiale a même permis à l'Angleterre de réaliser le rêve des Croisés en prenant le contrôle de la Terre Sainte !

Finalement, après la seconde guerre mondiale, cette fameuse Terre Sainte a été offerte aux Juifs qui la considéraient comme leur. Mais finalement, qu'a-t-on fait d'autre que de les choisir comme nouveaux Croisés, non pas pour y porter la croix naturellement, mais pour porter dans ces terres les nouvelles valeurs démocratiques occidentales et surtout pour s'y assurer un allié de poids ? Et au vu des victoires militaires israéliennes, ce sont d'ailleurs des Croisés bien plus efficaces que tous ceux qui les ont précédés…

Et ça n'est pas un hasard si les imams intégristes qualifient les Occidentaux de Croisés. Il s'agit pour eux de cultiver cette haine qui ne demande qu'à fleurir au sein des populations musulmanes. Et ça n'est pas pour rien non plus que les extrémistes occidentaux font l'amalgame entre les radicaux et les autres musulmans, tentant ainsi de réactiver la peur collective face à ces musulmans qui ont tenté durant des siècles d'imposer leur religion aux Européens.

Bref, tout ça pour dire que les Chrétiens et les Musulmans ont tout pour se détester. Le véritable problème, c'est qu'ils ont sans cesse eu des vues sur les territoires de l'autre et surtout sur la foi des habitants de ces territoires. C'est sans doute inhérent aux religions monothéistes, qui refusent l'existence de toute autre vérité que la leur, puisque leur Dieu est le seul et unique, et leurs membres ont donc le sentiment de devoir apporter la bonne parole à tous les infidèles qui n'ont pas encore eu la chance d'entendre la seule vérité. On pourrait dire que c'est le cas des musulmans et pas des chrétiens, mais ça serait oublier les siècles durant lesquels des missionnaires ont été envoyés aux quatre coins du monde. Toutefois il est vrai qu'aujourd'hui, la religion chrétienne a évolué, mais pas la religion musulmane. Pour cette raison, il ne faut pas s'étonner que l'entrée d'un grand pays musulman au sein de l'UE fasse peur.

Mais au fond, pour faire un choix, le mieux est plutôt de regarder la Turquie telle qu'elle est aujourd'hui plutôt que de se laisser aller aux peurs irrationnelles héritées d'un passé lointain et révolu. La Turquie moderne est née du morcellement de l'Empire Ottoman à la fin de la première guerre mondiale, sous l'impulsion de Mustafa Kemal Atatürk. Elle a fait alors le choix de la laïcité et de la démocratie, ce qui était totalement inédit dans le monde musulman. (et qui le reste en grande partie) Durant la seconde guerre mondiale, elle a fait le choix sur le tard de s'engager aux côtés des Alliés contre l'Allemagne. Puis depuis, elle est resté un allié indéfectible de l'Occident, permettant à l'OTAN de verrouiller la Méditerranée et d'empêcher l'Union Soviétique d'y faire croiser ses flottes. C'est bien simple : sans la Turquie dans l'OTAN, les pays méditerranéens auraient subi durant cinquante ans la présence ininterrompue de navires de guerre soviétiques à quelques distances de leurs côtes.

Et n'oublions pas qu'à l'heure de faire un choix inédit entre les USA et l'Europe, lorsque les USA ont fait une demande d'entraide à la Turquie au sein de l'OTAN pour envahir l'Irak depuis le nord, la Turquie a fait le choix de se ranger derrière la position de la majorité des pays européens en refusant d'accorder cette entraide aux Etats-uniens. Certes, la solidarité musulmane peut partiellement expliquer ce fait. Mais Ankara n'a jamais eu la moindre sympathie pour le régime de Saddam Hussein. Il n'y a donc pas de raison qu'il ait cherché à l'aider. Et finalement, cela montre bien que l'amitié de la Turquie avec le monde occidental n'est pas dirigée uniquement vers l'autre rive de l'Atlantique, mais que la Turquie partage bien de nombreuses valeurs avec nous.

Nous leur devons donc beaucoup. Et cette amitié indéfectible ne mériterait-elle pas d'être récompensée un jour ? Et surtout, ne doit-on pas craindre que la déception d'un refus puisse conduire les Turcs à se tourner vers d'autres amitiés ? Cela semblerait normal en tout cas. Et les Turcs ne se contenteront pas d'un accord de partenariat économique, au bénéfice duquel ils sont d'ailleurs déjà. Ils veulent participer à la construction européenne. Et toute autre solution les décevra.

Certes, il n'est pas question de laisser entrer la Turquie dans l'Union Européenne telle quelle. Cela n'a d'ailleurs jamais été en question. L'Union Européenne a fixé un grand nombre d'exigence et il ne faudra pas transiger. Elle doit en particulier appliquer scrupuleusement les Droits de l'Homme et reconnaître le génocide arménien. La Turquie doit devenir un pays totalement respectable. Et rendre ses pays membres meilleurs, telle a toujours été la vocation de l'Union. Pour rappel, l'Espagne a par exemple sauté le pas peu de temps après s'être enfin débarrassé de son régime fasciste. C'est vrai aussi pour de nombreux autres pays membres. Pourquoi ne pas utiliser la candidature turque pour forcer le pays à rejoindre les standards européens ?

Mais pour moi, l'argument le plus important en faveur de la Turquie dans l'UE est que cela peut être l'occasion ou jamais de changer définitivement la donne. A une époque où les peurs entre peuples des deux mondes ressurgissent plus fortes que jamais, ne devrait-on pas jeter un pont en direction de l'autre ? Les intégristes se font l'écho de nombreuses caricatures qui font des Occidentaux des Croisés, qui ne sont mus que par la haine de l'Islam et par la volonté de les assujettir. Quel meilleur message pourrait-on faire passer à ces peuples que d'accueillir au sein de l'UE un grand pays musulman ? Comment les musulmans radicaux pourraient alors continuer à perpétuer l'idée que nous détestons l'Islam ? Nous pourrions bien alors remporter une victoire décisive dans cette guerre idéologique d'un nouveau type…

Car c'est bien de cela qu'il est question. Quelles sont les valeurs qui aujourd'hui nous sont les plus chères ? Est-ce la tradition chrétienne ? Le rejet de toute autre forme de religion ? Ou est-ce plutôt la démocratie, les Droits de l'Homme et la laïcité ? Si c'est le cas, pourquoi ne pas accueillir un pays musulman qui aurait choisi les mêmes valeurs ? Et le monde musulman tout entier apprendrait ainsi que ça n'est pas un mensonge. Si on fait le choix de la démocratie et qu'on tourne le dos aux Mollahs extrémistes, alors on peut faire partie de nos meilleurs amis…

Commentaires

"Et n'oublions pas qu'à l'heure de faire un choix inédit entre les USA et l'Europe, lorsque les USA ont fait une demande d'entraide à la Turquie au sein de l'OTAN pour envahir l'Irak depuis le nord, la Turquie a fait le choix de se ranger derrière la position de la majorité des pays européens en refusant d'accorder cette entraide aux Etats-uniens. Certes, la solidarité musulmane peut partiellement expliquer ce fait. Mais Ankara n'a jamais eu la moindre sympathie pour le régime de Saddam Hussein. Il n'y a donc pas de raison qu'il ait cherché à l'aider."
Cette argumentation me semble bien boiteuse: la meilleure preuve de solidarité envers le monde musulman consistait pour la Turquie à se solidariser avec sa défiance, pour ne pas dire sa haine, envers les Etat-Unis. Cela n'a rien à faire avec la sympathie ou l'antipathie envers le régime de Saddam Hussein; ce refus n'a d'ailleurs fait que compliquer les opérations militaires américaines, auxquelles plusieurs pays d'Europe, faut-il le rappeler, ont participé, sans rien changer au résultat.
Quant à la conclusion de votre texte, il est empreint d'un optimisme que l'exercice de la démocratie, des droits de l'homme et de la laïcité en Turquie ne justifie pas encore; rappelons que l'Iran organise des élections démocratiques, comme le faisaient d'autres pays musulmans comme l'Indonésie, tout en étanté très loin jusqu'à ces dernières années d'une pratique suffisamment proche de celles des pays européens. En cette matière il me semble raisonnable d'exercer une prudence qui prenne en compte les faits et les actes bien plus que les intentions affichées. La confiance naïve n'est pas un mode de gouvernement, comme l'expérience l'a montré d'innombrables fois et comme Machiavel l'a théorisé.

Écrit par : Mère | 07/07/2009

@ Kad: l'ambiguïté du langage des européens s'est exprimée par Bayrou qui dit non à l'entrée de la Turquie pour la raison que l'Europe doit rester homogène. De quelle homogénéité s'agit-il? Pas de précisions de sa part. Et quelle homogénéité y a-t-il entre la Sicile et la Finlande, entre l'Irlande et la Bulgarie ou la Grèce? Tous ces pays doivent apprendre à vivre ensemble.

Écrit par : hommelibre | 07/07/2009

Mère : "ce refus n'a d'ailleurs fait que compliquer les opérations militaires américaines, " Tant mieux, car faut il le rappeler, cette opération était totalement illégitime. Et le fait que des pays européens, dirigés par des sympathisants du gouvernement Bush, y aient participé souvent contre l'avis de la plus grande partie de leur population n'y apporte pas plus de légitimité.

Sinon votre comparaison de la démocratie turque, vieille d'un siècle, avec les pseudo-démocraties iraniennes et indonésiennes est totalement infondée. Les élections sont en Turquie libres et ouvertes. En Iran en particulier, on a vu une élection entre deux membres de la même force politique, l'un un peu plus modéré que l'autre mais cela ne change pas qu'il ne peut pas être qualifié d'opposant au régime, et au final il y a quand même de forts soupçons de fraude ! Bref, là où en Iran on cherche à se légitimer en se servant d'un vote truqué, en Turquie on pratique la démocratie depuis plus longtemps que dans bon nombre de pays européens.

Hommelibre, le problème c'est que les gens devraient se déplacer en Turquie avant de la juger. C'est un magnifique pays et, bien qu'il reste quelques points à régler, les Turcs nous ressemblent bien plus qu'on le croit. Et leur développement est très rapide. Il n'est pas impossible que d'ici 15 à 20 ans, ils aient comblé le fossé avec pas mal de pays de l'Union. Alors je vois mal quel argument on pourra opposer à leur entrée dans l'UE. A part des arguments islamophobes bien sûr.

Écrit par : Kad | 08/07/2009

"C'est un magnifique pays et, bien qu'il reste quelques points à régler"
Par exemple le problème de l'occupation d'une partie de Chypre?

Écrit par : Mère | 08/07/2009

C'est un problème qui aurait dû être réglé avant l'entrée de Chypre dans l'Union. Mais pour rappel, les habitants de la partie grecque de l'île ont refusé le projet de réunification, alors que ceux de la partie turque l'avaient accepté. Bref, maintenant oui, je pense que ce problème devra être réglé avant l'entrée éventuelle de la Turquie dans l'UE. Et si la Turquie devait rester en dehors de l'Union, je pense que ce problème risque bien d'être renvoyé... aux calendes grecques !

Écrit par : Kad | 08/07/2009

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